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collines calcinées

Incendies dans l’Aude : à l'écoute d'un territoire fragilisé

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Aude
Chapô
Alors que l'Aude sort d'un épisode de pluies intenses qui ont provoqué d'importantes inondations, en août dernier, dans le massif des Corbières, c'était le feu qui sévissait pendant 4 jours, faisant un mort et ravageant 17 000 hectares de terres. Plusieurs mois après ce sinistre, les habitants tentaient de faire face dans un territoire régulièrement marqué par les incendies et les épisodes de sécheresse. Un dispositif d’écoute a été proposé par le Secours Catholique. Reportage en novembre dernier.
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Des deux côtés de la départementale entre Jonquières et Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (Aude), c’est un spectacle de désolation. Les collines sont recouvertes de nuances de noir et de gris après que le massif des Corbières a été dévoré par les flammes cet été. Près de 17 000 hectares de ce territoire viticole sont partis en fumée dans un incendie d’origine criminelle. Parti de Ribaute, ce feu a été qualifié de plus grand incendie survenu en France depuis un demi-siècle.

Au total, 30 logements ont été entièrement consumés et une vingtaine d’autres endommagés par le feu. Pour recueillir les besoins des sinistrés, le Secours Catholique a mis en place des rendez-vous à domicile, menés par des bénévoles. Des affiches ont été installées dans les mairies et les paroisses pour informer la population de ce dispositif mais l’identification a été retardée car les sinistrés sont partis dans leurs familles, parfois loin du département.

Véronique devant les restes de sa maison
Véronique, habitante de Jonquières, a perdu sa maison dans l'incendie.

La maison a explosé
A l’entrée du village de Jonquières, la façade de la maison de Véronique est carbonisée. Les restes de poutres brûlées sont encore visibles entre les rubalises rouges et blanches barrant l’entrée de l’édifice, dont un mur s’est effondré. A 75 ans, Véronique a tout perdu dans l’incendie. Après avoir été logée pendant 12 jours chez une de ses filles à côté de  Marseille, la retraitée vit dans une maison en location à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Son loyer est entièrement pris en charge par son assurance. Cet après-midi, elle a convenu d’un rendez-vous avec Marie-Claire et Jean-Christophe, bénévoles au Secours Catholique.

Le jour du « méga feu », Véronique se trouve à l’intérieur de sa maison pour se protéger de la canicule quand son chien, Taranis, se met à aboyer de manière incessante. Au loin, elle aperçoit les flammes et sent que le feu va « descendre de la crête » sur la commune. Munie d’un sac avec « des vêtements pour deux jours » et de ses papiers, elle s’enfuit en voiture avec son chien. La septuagénaire dort deux nuits dans sa voiture, ne souhaitant pas se réfugier dans les gymnases mis à disposition par les communes voisines.

la maison calcinée de Véronique
Les dégâts sur la maison de Véronique sont toujours en cours d'expertise par son assurance.

Finalement, la maison de Véronique brûle dans la nuit du 5 août. « Ma maison aurait explosé, comme s’il y avait eu des bouteilles de gaz » explique-t-elle. Parfois, Véronique s’aventure en randonnée avec son chien à la recherche « d’un peu de vert » dans ce paysage calciné. Mais quand elle revient à Jonquières, c’est seulement pour nourrir ses deux  chats restés sur place. Elle regarde à peine sa maison dont les dégâts sont toujours en cours d’expertise par son assurance. La plupart des pièces avaient été rénovées il y a peu et devraient être reconstruites « à l’identique ». 

Pourtant, Véronique redoute de ne plus jamais se sentir chez elle dans sa maison devenue « froide et sans vie ». Elle décrit son ancien salon, meublé en bois d’acajou, qu’elle ne peut s’empêcher de comparer avec son logement actuel « humide » et « pas fait pour elle ». Véronique repense aux photos qu’elle n’a pas pu sauver des flammes. « À quoi bon me recréer des souvenirs à mon âge ? », s’interroge-t-elle, la tête de Taranis posée sur ses genoux.

Véronique en discussion avec deux bénévoles
Véronique craint surtout l'isolement.

Devenue veuve cette année, elle craint surtout l’isolement même si elle est « soutenue » par les messages quotidiens de ses filles. L’ancienne professeure de mathématiques et physique a surtout envie de compagnie régulière. Marie-Claire lui propose de la mettre en contact avec des psychologues locaux repérés par le Secours Catholique. Elle espère que cette aide « professionnelle » lui permettra de « voir le bon côté des choses ». A l’issue de ce rendez-vous, Marie-Claire et Jean-Christophe sont unanimes : « Il faudra organiser à nouveau des visites pour ne pas la laisser seule ».

Le feu a traversé 16 communes faisant un mort et une dizaine de blessés. Depuis, les villages se sont remis du traumatisme. Coustouges a retrouvé un réseau électrique fonctionnel début novembre après des semaines d’alimentation par groupe électrogène. La collectivité et ses 116 habitants continuent de « découvrir » les conséquences des incendies. « Avec le passage des camions de pompiers, le sol s’est affaissé et les réseaux d’eau ont été endommagés », explique Anaïs Mijatovic, secrétaire de mairie. 

VIGNES ET TERRAINS AGRICOLES RAVAGÉS

Au total, quatre maisons de Coustouges ont été détruites. Les indemnisations peinent à arriver, même pour la collectivité. « Ce sont surtout les vignes et les terrains agricoles qui ont été ravagés », précise l’employée de mairie. En effet, les ceps des Corbières, rougis par l’automne, ont aussi été marqués par des produits « retardant » de flammes, déversés par des avions de lutte contre les incendies. Les raisins ont pris un goût de fumée et plusieurs parcelles sont désormais impropres à la consommation, synonyme de pertes supplémentaires pour les vignerons.

Actuellement, seuls les phénomènes météorologiques comme les fortes crues ou les épisodes de sécheresse sont pris en compte dans les critères de reconnaissance en catastrophe naturelle. Une condition nécessaire pour que les exploitants agricoles et les collectivités puissent bénéficier d’une indemnisation de l’État. Toutefois, le ministère de l’Agriculture a créé un fonds d’urgence de 7 millions d’euros pour faire face aux difficultés de trésorerie des agriculteurs touchés par des pertes de récoltes, des pertes de fonds et de matériels agricoles. Une enveloppe « exceptionnelle », en complément des indemnisations prévues par les contrats d'assurance et dont les montants ont été fixés selon les surfaces brûlées.

une productrice de fleurs sous une serre
Cécile Martinez, 43 ans, a perdu la quasi-totalité de sa production de fleurs et plantes comestibles.

Anaïs Mijatovic a été l’oreille des habitants, choqués par la catastrophe. Depuis septembre, elle a écouté leur inquiétude face aux changements climatiques mais aussi leur colère à l’encontre de politiques d’entretien des cours d’eau et de la garrigue. « Malgré tout, le village est tourné vers l’avenir et la reconstruction. », assure-t-elle. « On ne parle plus de l’incendie, on s’est habitués au paysage et la vie de village a repris. », abonde Christian Tourne, conseiller municipal de Durban-Corbières et bénévole au Secours Catholique de l’Aude. Mais ce village de 650 habitants est frappé durement par la sécheresse et les rationnements d’eau potable dans un département où l’état de la ressource en eau est préoccupant.

Tandis que les sources se tarissent, le sol est davantage fragilisé par les incendies. Car l’Aude est régulièrement victime des flammes. Ainsi, un feu a ravagé 63  hectares de végétation fin juillet au sud de Narbonne. Cécile Martinez, 43 ans, a perdu la quasi-totalité de sa production de fleurs et plantes comestibles. Après plusieurs mois de travail, l’horticultrice a pu relancer une partie de son exploitation de 2000 m2 installée à Sigean, sans les aides financières de la Chambre d’agriculture auxquelles elle n’a pas droit. 

des bénévoles du secours catholique écoutent une femme agricultrice victime des incendies dans l'aude
France-May et Bilguissa, bénévoles au Secours Catholique, écoutent l’angoisse de Cécile face aux prochaines sécheresses et au risque d’incendie.

C’est grâce à des dons issus d’un loto solidaire et d’une ONG que l’agricultrice a pu remonter deux serres et racheter du matériel. Reste à financer l’achat de tuyaux d’irrigation et d’une cuve pour un coût estimé à 3500 euros. Dans son appartement, France-May et Bilguissa, bénévoles au Secours Catholique, écoutent l’angoisse de Cécile face aux prochaines sécheresses et au risque d’incendie. Cette dernière s’interroge sur la pertinence de son activité dans un territoire qui s’enfonce « dans la désertification ». La mère de trois enfants confie avoir pris rendez-vous avec un psychologue en libéral car elle se sent sur le point de « s’effondrer ». Dans un carnet, elle note le numéro d’un psychologue gratuit recommandé par les deux bénévoles.

Reprendre pied

Une fois l’entretien terminé, Bilguissa inscrit les besoins de Cécile dans un dossier de visite qui sera adressé à la commission des aides du Secours catholique, réunie tous les 15 jours si nécessaire. Depuis la mise en place du dispositif de visites à domicile, moins d’une dizaine ont été réalisées dans l’Aude. « Les demandes restent peu nombreuses et concernent essentiellement du matériel agricole ou la revégétalisation des haies et jardins des particuliers », précise le département Urgences France de l’association. Ces aides « symboliques, pour reprendre pied » restent privilégiées à l’heure actuelle mais le Secours Catholique n’exclut pas un soutien plus conséquent au cas par cas pour les professionnels, cette fois sur devis. 

Crédits
Nom(s)
Marie Bail
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Christophe Hargoues
Fonction(s)
Photographe
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