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Marie et Francis

Rénovation énergétique et précarité : l’effet ricochet

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Nièvre
Chapô
Imaginée, avant tout, pour favoriser les économies d’énergie et limiter les émissions de gaz à effet de serre, l’aide à la rénovation énergétique des logements n’est pas qu’un outil de politique environnementale. Cela peut aussi être un levier puissant dans la lutte contre la pauvreté. C’est ce dont témoignent Elie, Marie, Erlina, Brigitte et Patricia. Rencontrés dans la Nièvre, le Nord, l’Oise et sur le littoral girondin, il et elles racontent comment les travaux d’isolation de leurs maisons, financés en grande partie par des fonds publics, ont été une étape cruciale dans la sortie de leurs difficultés.
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Texte

Dans cette petite maison du centre-bourg de Clermont, dans l’Oise, l’intérieur est léché et l’atmosphère chaleureuse. Difficile d’imaginer qu’Erlina ait pu s’y sentir mal durant longtemps. Pour le comprendre, il faut remonter quatre ans en arrière et imaginer le même endroit sans radiateurs, avec un trou dans le toit à la place de l’ancien conduit de cheminée, des bassines disposées partout sur le sol les jours de pluie et une température glaciale dès l’arrivée de l’hiver.

Erlina s’est installée dans cette maison en 2018, après un divorce. Elle devait se reloger en urgence pour pouvoir obtenir la garde de ses enfants. « J’avais peu de moyens et je n’avais pas droit à un logement social car nous étions propriétaires, mon ex-mari et moi, et notre maison n’était pas encore vendue », précise-t-elle. Erlina a donc acheté cette maison mal isolée et disposant d’une cheminée comme seul mode de chauffage, mais dont le prix était abordable. La cheminée s’est avérée inutilisable car trop fragile pour être ramonée. « Des amis m’ont proposé de l’enlever. Ça a laissé une ouverture dans le toit que je n’avais pas les moyens de faire combler. La toiture fuyait dès qu’il pleuvait. » Pour se chauffer, Erlina se procure des radiateurs d’appoint. Mais rapidement, le manque d’isolation se révèle problématique. « L’hiver, nous avions des factures d’électricité énormes et pourtant il faisait froid. Mes enfants étaient en combinaisons de ski », relate-t-elle.

Erlina
Erlina dans le séjour de sa maison rénovée. ©Roberta Valerio

Selon le dernier baromètre énergie-info du Médiateur national de l’énergie, paru fin octobre, plus d’un tiers des ménages français étaient, en 2025, en situation de précarité énergétique : 36 % des personnes interrogées ont en effet répondu « oui » à la question : « Rencontrez-vous des difficultés pour régler vos factures de gaz ou d’électricité ? » ; et presque autant ont déclaré avoir souffert du froid au moins 24 heures dans leur logement l’hiver précédent. « On est souvent dans des profils de familles, de jeunes ou de foyers avec un seul revenu, des personnes également au chômage qui, bien souvent, habitent dans ce qu’on appelle des passoires thermiques — des logements mal isolés », précise Frédérique Feriaud, directrice générale du Médiateur national de l’énergie.

Des aides à la rénovation

En 2019, n’arrivant plus à payer ses frais d’électricité, Erlina sollicite une assistante sociale. Celle-ci lui parle du Réseau Éco-Habitat, une association qui propose aux ménages en situation de précarité de les aider à trouver des subventions pour la rénovation de leur logement, et de les accompagner dans la réalisation du chantier (montage du dossier financier, préconisation de travaux...), en partenariat avec des bénévoles du Secours Catholique. Les travaux ont lieu en 2021. Les murs et le toit sont isolés, les fenêtres sont remplacées, des radiateurs performants ainsi qu’un poêle à bois sont installés. Le tout pour 41 636 euros dont 16 euros de reste à charge.

Quatre ans plus tard, Erlina a retrouvé le plaisir de travailler dans sa cuisine qui lui sert aussi d’atelier. Sur la porte du frigo, cette illustratrice, formée à l’école des beaux-arts de Djakarta, en Indonésie, a accroché la photo de ses deux fils jumeaux, en uniforme. Tous deux ont intégré l’armée après avoir brillamment obtenu leur baccalauréat. L’un y étudie la médecine, l’autre prépare l’École navale. Erlina fait le lien entre leur réussite et la rénovation de la maison. « Ce n’est pas eux qui me l’ont dit, car ils ne se sont jamais plaints de notre situation, mais j’ai vu l’effet sur leur scolarité. Leurs notes ont augmenté. C’est certain que cela a joué sur leur bien-être et leur capacité de concentration. » 
 

Je vivais au jour le jour, la tête dans le guidon.


Elle se réfère à sa propre expérience. « Ne plus subir le froid, ne plus craindre la moindre pluie m’a libéré l’esprit », affirme-t-elle. C’est surtout avec le recul qu’Erlina se rend compte à quel point l’état de la maison l’entravait. Dans l’année qui a suivi les travaux, elle a en effet tissé des partenariats avec des centres socioculturels pour y dispenser des cours d’illustration, créé sa propre maison d’édition et même monté une association culturelle qui réunit aujourd’hui une centaine d’adhérents. Autant d’initiatives qu’elle n’aurait pu envisager auparavant. « Je n’étais absolument pas disponible mentalement pour me lancer dans de tels projets, ne serait-ce que pour les imaginer. Je n’y pensais tout simplement pas. Je vivais la tête dans le guidon, au jour le jour », se souvient-elle.

Un effet libérateur

« Du temps de cerveau retrouvé », c’est également ce qu’évoque Marie lorsqu’on l’interroge sur les bienfaits du chantier réalisé chez elle, à Dunkerque, en 2021. Lorsque Francis, son mari, et elle achètent en 1991 leur logement “plain-pied” de 57 m² non loin du front de mer, elle travaille depuis huit ans sur un ferry, tandis qu’il est ambulancier. Ils savent que des travaux devront être entrepris, « mais on s’est dit qu’on pourrait les faire au fur et à mesure ». 

Malheureusement, Marie est licenciée l’année suivante pour cause de baisse d’activité, à la suite de l’ouverture du tunnel sous la Manche. « Je n’ai retrouvé que des CDD, relate-t-elle. D’abord dans une station-service, puis comme aide à domicile, assistante de vie scolaire et enfin intendante dans une association spécialisée dans le handicap. » Son dernier employeur lui fera signer 135 CDD en sept ans, avant d’« arrêter de [l’]appeler ». En 2017, à 52 ans, elle se retrouve au chômage. Francis, lui, perd son poste d’ambulancier en 2000 à cause d’une hernie discale. « Et là, plein de portes se ferment », commente Marie. Francis retrouve temporairement du travail en insertion avant qu’un accident ne lui laisse de lourdes séquelles. Depuis quinze ans, il ne peut plus du tout travailler.
 

J’avais toujours l’impression de porter sur moi l’odeur de la moisissure.


Sans possibilité d’emprunter ni d’épargner, le couple n’a pas pu réaliser les travaux envisagés. « Peu à peu, l’état de la maison, non isolée et mal chauffée, s’est dégradé », poursuit Marie. Ces dernières années, la toiture fuyait et menaçait de s’effondrer, de la moisissure apparaissait constamment sur les murs et les meubles malgré l’acharnement du couple à vouloir la faire disparaître. « J’avais toujours l’impression d’en porter l’odeur sur moi », se souvient Marie. De 2017 à 2021, elle a cherché du travail, passé plusieurs entretiens. « Mais je n’arrivais pas à me concentrer, confie-t-elle. On me posait des questions sur mes qualités et mes défauts, ça me semblait absurde, en décalage total avec mon quotidien. Quand on me demandait : “Où vous voyez-vous dans trois-quatre ans ?” J’avais envie de répondre : “Ben dans une maison qui ne fuit pas, où il ne fait pas 13 °C l’hiver et où je ne risque pas de prendre le toit sur la tête.” »  

Comme pour Erlina, les travaux de rénovation réalisés grâce à l’aide d’Éco-Habitat ont eu sur Marie un effet libérateur. « Ça m’a vidé l’esprit. Tout d’un coup, j’ai pu penser à autre chose. » En 2022, elle a trouvé un emploi de cuisinière qui s’est pérennisé en CDI, dans un restaurant solidaire. Les revenus mensuels du couple sont passés de 1 200 euros (pension d’invalidité + allocation de solidarité spécifique) à environ 2 000 euros.

L’isolement

Bien au-delà de dégrader le confort de vie, habiter une “passoire thermique”, qui souvent se détériore avec le temps, impacte tous les aspects de la vie, générant un mal-être qui dévore l’énergie, colonise l’espace mental et ronge peu à peu la confiance et l’estime de soi. « Ta dignité en prend un coup », murmure Élie, accompagnant éducatif et social et père divorcé, dans la Nièvre. « Tu ne veux pas dire que tu ne te chauffes pas, parler de ta pauvreté. Alors tu te renfermes, tu perds la force de parler, de dire ce que tu penses. Et progressivement, tu arrêtes de voir les gens. »

Elie
Depuis la rénovation de sa maison, Elie peut enfin recevoir ses enfants chez lui. ©Xavier Schwebel.

Pour Brigitte, 72 ans, retraitée installée sur le littoral girondin, l’isolement est également lié aux conditions matérielles et aux contraintes financières qui empêchent d’« avoir une vie relationnelle normale ». À cause du froid et des moisissures, « on ne peut pas inviter chez soi ». Du fait d’un budget vampirisé par les factures de gaz et/ou d’électricité, « on ne peut pas sortir, aller avec d’autres personnes au restaurant, faire des cadeaux… Pas même accepter une invitation, car on sait qu’on ne pourra pas la rendre ». Des privations qui peuvent être mal interprétées. « Un couple de ma commune tient un café-restaurant, je n’y vais jamais. Eux le prennent mal car ils pensent que je les snobe, raconte-t-elle. C’est très dur de faire comprendre aux autres que vous n’avez pas les moyens, ne serait-ce que de vous payer un café. Vous n’avez pas envie de le dire. » S’isoler, c’est se couper d’un réseau de solidarité qui peut s’avérer crucial quand on est financièrement en difficulté, précise la retraitée. 

Pendant un temps, Brigitte avait une jeune voisine « un peu touche-à-tout » avec qui elle s’entendait bien et qui la dépannait régulièrement. « Un jour, c’était pour l’électricité, je n’avais plus de lumière dans ma chambre ni dans la salle de bain. Un autre jour, c’est mon chauffe-eau qui m’a lâchée. Elle est venue le réparer avec un ami. Heureusement qu’elle était là, je n’avais pas les moyens de faire intervenir quelqu’un. » Mais la jeune femme a ensuite déménagé. Brigitte évoque aussi sa vieille voiture qu’elle n’a pas les moyens de faire réparer ni d’assurer. Or trois kilomètres séparent sa maison du bourg. « Heureusement, aujourd’hui, je peux encore marcher », observe-t-elle. En Dordogne, où elle vivait auparavant, il arrivait qu’entre amis ou voisins, ils se rendent service en faisant du covoiturage.
 

Je vais pouvoir sortir à nouveau, boire un thé, un café, discuter des choses de la vie. 


Grâce à l’accompagnement du Creaq, une structure équivalant au Réseau Éco-Habitat dans le Sud-Ouest, Brigitte a pu faire isoler son toit et ses murs, changer les portes-fenêtres qui avaient quarante ans et poser des radiateurs performants. Au moment où nous la rencontrons, ses travaux sont achevés depuis une semaine. Elle mise sur une réduction de 60 à 70 % du montant de ses factures d’énergie, « et en plus pour une maison chauffée », insiste-t-elle. Avec l’argent ainsi économisé, elle s’est fixé comme priorité de renouer des liens sociaux : inviter à nouveau des personnes chez elle, sortir « boire un thé, un café, discuter des choses de la vie ». Elle compte aussi mettre un peu d’argent de côté « pour faire face aux imprévus dans la maison », ce qui lui était impossible jusqu’à présent, et à plus long terme, racheter une voiture d’occasion pour pouvoir se déplacer. Le gain financier réalisé va également lui permettre de mieux se nourrir. « Je vais pouvoir acheter plus de poisson et de fruits et légumes », se réjouit-elle. Autant de choses auxquelles elle avait fini par renoncer, faute de moyens.

La précarité alimentaire

Dans les situations de “précarité énergétique”, le poids disproportionné des frais de chauffage dans le budget des ménages contraint fréquemment ces derniers à arbitrer entre des dépenses essentielles. Et l’alimentation est souvent une variable d’ajustement.

À Saint-Quentin, dans l’Oise, Patricia vient de recevoir le nouveau diagnostic de performance énergétique de sa maison : la demeure est classée C. « Avant les travaux de rénovation réalisés en 2021, c’était F », précise-t-elle. Cette femme divorcée de 66 ans, retraitée du secteur du prêt-à-porter, a toujours fait en sorte de « ne pas montrer » la précarité qu’elle vivait au quotidien. Aujourd’hui encore, lorsqu’elle parle des années difficiles qu’elle a traversées, elle ne veut surtout pas dramatiser. Par pudeur. « Je me suis toujours débrouillée, je trouvais des solutions », dit-elle simplement. Sa maison était froide et ses frais d’énergie exorbitants, « je mettais un gilet, je payais de grosses factures, et puis c’est tout ». Elle ne pouvait plus aller chez le coiffeur excepté une fois dans l’année, « le reste du temps, je m’attachais les cheveux ». Pour les vêtements, « je commandais sur la plateforme de vente en ligne Shein. Même si je n’en étais pas fière car ça fait du mal aux magasins ». Pour financer ses sorties, elle faisait du repassage chez une amie. 

Patricia
Aujourd'hui, Patricia ne vit pas « dans l’opulence », mais elle ne se sent plus « en dehors du système ». ©Roberta Valerio


Finalement, confie-t-elle, « le plus brutal, c’était pour l’alimentation ». Fini les « petits gâteaux, les achats plaisir ». Plus globalement, « j’ai dû baisser de gamme sur tous les produits ». Pour les fruits et légumes, elle faisait les fins de marché avec une amie. « Nous ramassions dans les cartons ce qui était destiné à être jeté. Cela ne coûtait rien… sauf la fierté. » Durant une période particulièrement critique, Patricia s’est trouvée contrainte de recourir à l’aide alimentaire. « C’était difficile d’y aller, j’avais honte. On décide pour nous du contenu et des quantités, c’est très dur à vivre. » Elle garde un meilleur souvenir de l’épicerie sociale. « On est bien reçu et on paye une partie, donc on a moins l’impression de mendier. » Néanmoins, « le fait d’en être là pour manger, on a quand même la sensation d’être dégradé ». Patricia se souvient parfaitement du jour où, en 2022, elle est retournée pour la première fois dans un magasin. « J’étais heureuse avec mon caddie ! Je pouvais choisir à nouveau. » Aujourd’hui, elle ne vit pas « dans l’opulence », mais ne se sent plus « en dehors du système ».

Dans la Nièvre, depuis la rénovation de sa maison en 2024, Élie affirme avoir « relevé la tête ». Il peut désormais recevoir ses enfants et des amis de passage. « Je suis sorti de l’isolement », se réjouit-il. Il savoure aussi son autonomie retrouvée. « Je ne dépends plus des bons alimentaires pour manger, ni des bons de carburant pour aller travailler. » Depuis les travaux réalisés dans sa maison, Erlina n’est plus jamais retournée voir l’assistante sociale. « Ah si, une seule fois, rectifie-t-elle. C’était pour lui offrir des chocolats. » 

Texte

Regard

« Aider à rénover, c’est investir dans la lutte contre la pauvreté »

Par Anne-Claire Maho, chargée de projet Précarité énergétique au Secours Catholique.

« Ces témoignages montrent qu’un logement digne change concrètement des trajectoires de vie et peut favoriser une sortie durable de la pauvreté. Pour les ménages en précarité, rénover son logement, c’est d’abord accéder à un confort indispensable au bien-être et réduire des factures de chauffage devenues insoutenables. Mais c’est aussi retrouver des conditions de vie qui permettent de se projeter dans l’avenir : du lien social, la possibilité de satisfaire des besoins essentiels (soins, alimentation, équipements…), une meilleure santé, des enfants qui peuvent travailler correctement, un quotidien plus stable qui facilite l’accès ou le maintien dans l’emploi. Or ces effets sociaux sont largement sous-estimés.

Ces rénovations sont rendues possibles grâce à des aides publiques comme Ma Prime Rénov’, à condition qu’elles soient accessibles et bien calibrées. C’est pourquoi, au Secours Catholique, nous défendons un financement pérenne et à la hauteur des besoins. Il faut cesser les logiques de “stop and go” : des aides ouvertes, puis suspendues ou modifiées, qui créent de l’instabilité et de l’incompréhension. Ce manque de visibilité pénalise autant les ménages que les structures qui les accompagnent. Il révèle aussi un manque d’engagement politique, alors même que la rénovation des logements est indispensable pour atteindre nos objectifs climatiques, dans un contexte où le bâtiment reste le deuxième secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre. Nous appelons à une politique de long terme, financée par le budget de l’État. Investir dans la rénovation énergétique, c’est investir à la fois pour le climat et dans la lutte contre la pauvreté. »

Crédits
Nom(s)
Benjamin Sèze.
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Xavier Schwebel et Roberta Valerio
Fonction(s)
Photographes
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