« En Colombie, les recrutements d’enfants et d’adolescents par des groupes armés se sont multipliés »
« Là où je vis, dans le département du Cauca, dans le sud-ouest de la Colombie, le conflit n’a pas disparu avec l’accord de paix passé entre le gouvernement et les Farc en 2016, il s’est juste reconfiguré. Nous avons désormais dix-sept groupes armés qui s’affrontent pour le contrôle du territoire.
La zone est convoitée car elle est riche en ressources naturelles - il y a des mines d’or et de pierres précieuses, la terre est bonne pour les cultures illicites, comme la coca - et elle est idéalement située géographiquement pour les trafics. Les causes de la lutte ont changé. Les groupes ne se battent plus pour des idéaux politiques révolutionnaires mais pour des intérêts criminels. Le rapport à la population locale a changé. Il n’y a plus de respect du territoire et des autorités autochtones comme cela pouvait être le cas avec les Farc. Les nouveaux groupes armés rackettent les commerçants et les cultivateurs.
Fascination
Quiconque s’oppose à leur mainmise est menacé et risque d’être assassiné. Leur présence crée par ailleurs un climat général malsain. Les combattants ne sont plus dans des camps dans la montagne, mais vivent au milieu de nous. Ils font parfois du social en se substituant à l’État absent. Cela brouille leur image et les valeurs. Ils rendent enviable le modèle du trafic et de l’argent facile et fascinent beaucoup de jeunes.
Les recrutements et l'utilisation d’enfants et d’adolescents par des groupes armés en Colombie ont quadruplé ces cinq dernières années. Ce phénomène est vraiment problématique. D’abord, il génère une fracture du noyau familial. Les enfants recrutés peuvent devenir hostiles envers leur famille, violents avec leurs frères et sœurs ou leurs parents, notamment à cause de problèmes d’addiction à la drogue et à l’alcool.
Les enfants recrutés peuvent devenir hostiles envers leur famille.
Ensuite, il crée une rupture générationnelle et culturelle au sein des communautés autochtones Nasa. Celles-ci se battent depuis des années auprès des pouvoirs publics pour la reconnaissance de leurs droits culturels et sociaux. Or, en enrôlant massivement nos jeunes, comme petites mains ou combattants pour leurs trafics, les groupes armés les détournent de cette lutte.
Après mes études en sciences politiques, j’ai décidé de m’engager au sein de l’organisation ACIN (partenaire du Secours Catholique Ndlr). Nous accompagnons les communautés autochtones dans un travail de démobilisation et de réintégration de leurs enfants qui ont été enrôlés. On agit au cas par cas.
Négociations
À partir du moment où nous sommes informés qu’un jeune a disparu et qu’il y a l’éventualité ou la certitude qu’il a été recruté, on active notre réseau aux niveaux local, régional et national pour le retrouver, sachant qu’il peut avoir été déplacé dans un autre territoire. Une fois le lieu identifié, l’autorité indigène locale est prévenue afin d’entreprendre une négociation avec le groupe armé recruteur. En parallèle, une analyse des facteurs (sociaux, familiaux, environnementaux…) qui ont mené au recrutement de l’adolescent ou de l’enfant est réalisée, et des solutions sont cherchées pour éviter qu’à son retour, ce dernier soit menacé ou enrôlé à nouveau.
C’est un travail discret sur lequel nous ne communiquons pas localement pour ne pas être la cible de représailles. Nous évoluons dans un environnement hostile, où les élus locaux sont souvent validés par les groupes armés et où l’État est quasi-absent. C’est pourquoi, le soutien d’organisations et d’institutions internationales est primordial. Cela nous donne de la force et de l’espoir. »