« En Tunisie, les femmes éleveuses sont en première ligne face aux effets du changement climatique »

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Ines Labiadh est coordinatrice du département justice environnementale et climatique du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). Elle souligne l'absence de politiques agricole et sociale adaptées dans un pays qui fait de plus en plus face aux effets du changement climatique.
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Inès

« Notre pays, la Tunisie, est considérée comme un des pays méditerranéens les plus exposés aux changements climatiques. Depuis 2014, nous sommes particulièrement impactés par des sécheresses à répétition. En 2023, la disponibilité en eau ne dépassait pas 400 mètres cubes par habitant et par an, soit moins de la moitié du seuil minimal considéré comme vital par l’ONU. Nous faisons également face, depuis quelques années, à des phénomènes de pluies torrentielles, qui sont elles aussi liées au réchauffement climatique. Ce sont des quantités d’eau énormes qui tombent dans un laps de temps très court. La terre ne peut pas les absorber. Nous avons eu trois épisodes d’inondations en 2020, 2021, 2022. Cette eau ne recharge pas les nappes phréatiques, mais érode le sol, détruit les infrastructures et les cultures et va directement dans la mer. La variabilité des précipitations et l’augmentation de la température ont un effet particulièrement néfaste sur le secteur agricole : d’ici 2030, les rendements agricoles pourraient diminuer de 5 à 10 %. 

sans soutien et sans marge de manœuvre

Le gouvernorat de Mahdia, au centre-est du pays dans le Sahel tunisien, est particulièrement touchée par la problématique de l’accès à l’eau et figure parmi les zones littorales les plus défavorisées. L’agriculture y occupe une place centrale dans l’économie locale. On y rencontre de nombreuses femmes éleveuses de vache, dont certaines sont seules à subvenir aux besoins économiques de leur famille, soit parce qu’elles sont veuves, soit parce que leurs conjoints n’ont pas d’emploi stable. La crise climatique affecte particulièrement ces dernières car elles l’affrontent seules, sans soutien et sans marge de manœuvre. Lorsque leurs pâturages sont détruits par les sécheresses, elles doivent acheter des aliments industriels (foin, luzerne) pour nourrir leurs bêtes, mais ceux-ci coûtent de plus en plus cher. Elles ont donc de plus en plus de dépenses mais le prix de vente de leur lait, lui, reste bas, rendant leur situation financière très difficile et les obligeant à s’endetter ou à vendre leur bétail, sachant que la plupart du temps, elles possèdent cinq vaches ou moins. Les conséquences se font aussi sentir sur la santé du bétail. La chaleur rend les vaches malades. Sans abri adapté, ces dernières tombent les unes après les autres, ce qui entraîne des frais vétérinaires en plus d’une plus faible production de lait de qualité.

De nombreuses familles peinent à couvrir leurs besoins essentiels comme l’eau, l’électricité, l’alimentation ou les soins médicaux.


Pour faire face à ces défis d’ampleur, les systèmes d’aides pour les agriculteurs et les agricultrices sont largement insuffisants. Ces éleveuses ne reçoivent ni soutien ni compensation de la part des autorités pour faire face à la sécheresse. Car celle-ci n’est pas reconnue par la Tunisie comme une catastrophe naturelle. Il y a des caisses d’indemnisation pour les ravageurs de culture, pour les pandémies, mais pas pour les pertes de culture ou de vaches qui sont liées à la sécheresse. Les coopératives agricoles n’accordent, elles, de fourrage qu’aux éleveurs et éleveuses livrant un excédent de lait et déduisent leurs interventions du prix du lait collecté. Beaucoup d’éleveuses ne remplissent pas cette condition et n’ont donc pas accès à ces fourrages. Les dépenses supplémentaires pour nourrir et soigner leurs bêtes, ainsi que les baisses de rendements fortement et durablement les conditions de vie de ces femmes qui peinent à couvrir leurs besoins essentiels comme l’eau, l’électricité ou l’alimentation. De nombreuses familles n’ont plus les moyens financiers de se soigner, de consulter un médecin ou d’acheter des médicaments.

vulgarisation agricole

Au Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux (FTDES), nous militons pour des politiques agricoles qui prennent davantage en considération les problèmes des éleveurs et des éleveuses liés aux effets du changement climatique. Nous avons, par exemple, en Tunisie, un service public de vulgarisation agricole pour sensibiliser les producteurs et productrices aux nouveautés techniques ou aux manières de mieux gérer les ressources.  Mais ces agents ne parlent jamais de changement climatique. Il faut les former à cette réalité et aux questions qu’elle pose : comment faire face au risque que mes vaches tombent malade ou au fait qu'elles produisent moins de lait à cause de la. chaleur ? Comment les nourrir lorsque la sécheresse détruit les pâturages... Des lois doivent être votées afin de mettre en place des dispositifs d’indemnisation, mais aussi d’aide à l’adaptation. »

La crise climatique vue par ceux qui la vivent

Crédits
Nom(s)
Benjamin Sèze
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Élodie Perriot
Fonction(s)
Photographe
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