Familles : entourer les parents seuls

Familles : entourer les parents seuls

Publié le 02/01/2019
France
 

Le système de protection sociale mis en place après la Seconde Guerre mondiale en France n’envisageait pas la famille autrement qu’issue d’un couple généralement uni dans le mariage.

Sept décennies plus tard, l’aide étatique à la parentalité a peu évolué alors que près d’un quart des familles avec enfants n’ont à leur tête qu’un seul parent.

Dans les accueils du Secours Catholique, le nombre de familles monoparentales confrontées à la pauvreté s’accroît d’année en année.

Devant cette situation, nos équipes se mobilisent pour accompagner mères et pères seuls et élaborent avec les familles des solutions pour faire face. 

 

En 2017, 28 % des ménages rencontrés par le Secours Catholique sont des familles monoparentales. C'est 3 fois plus que dans la population générale. La quasi totalité sont des mères isolées.
3 sur 5 vivent en situation de grande pauvreté.

 

Des parcours de solitude

Les familles monoparentales offrent le flanc à une grande fragilité économique et sociale. Peu soutenues par les dispositifs sociaux, les plus démunies ne peuvent compter que sur la solidarité d’associations comme le Secours Catholique.

Combien de personnes faut-il pour élever un enfant ? À cette question, les Africains répondent : « Tout un village ! »

En France, où l’archétype familial est en pleine mutation, les foyers monoparentaux sont, selon l’Insee, de plus en plus nombreux, dépassant ces dernières années 22 % de l’ensemble des familles avec enfants de moins de 18 ans.

Aujourd’hui, ce sont près de 6 millions de personnes qui vivent dans une famille monoparentale. Dont plus du tiers sont considérées comme pauvres.

facteurs de précarité

Selon le dernier rapport statistique du Secours Catholique, plus de la moitié des familles avec enfants reçus dans les accueils de l’association sont des familles monoparentales. En quasi-totalité des mères isolées.

Quelles qu’en soient les causes (veuvage, divorce ou séparation) élever un ou plusieurs enfants en solo démultiplie les facteurs de précarité.

 

La monoparentalité est un parcours d'obstacles.

Franck Dubois, en charge des Solidarités familiales au Secours Catholique

Pour Franck Dubois, responsable du département Solidarités familiales au Secours Catholique, « la monoparentalité est un parcours d’obstacles. Les familles monoparentales sont souvent plus précaires que les autres familles, et leur chef fait face, seul, aux responsabilités de logement, de santé, de scolarité, d’épanouissement de ses enfants. La précarité isole, et l’isolement accentue la précarité. »

« Ayant moins de ressources que d’autres, explique Franck Dubois, les parents solos n’ont pas toujours les moyens de faire garder leurs enfants et se privent de sortir. Les problèmes sont les mêmes que pour les parents en couple, mais la difficulté est exponentielle, deux fois, quatre fois plus difficile pour un parent seul qu’en couple. C’est juste plus dur. »

 

Burn-out et stigmatisation

Seul aux commandes, le parent unique s’expose à l’épuisement. C’est le constat de Laure Skoutelsky, déléguée générale de Parents solos et compagnie, association créée en 2017 et dont le Secours Catholique est administrateur :

« À l’origine de Parents solos et compagnie, il y a la volonté de créer un réseau de soutien aux parents uniques pour qu’ils aient un répit. Nous étions alarmés par le cas de parents qui “pétaient un câble”. »

L’état des lieux effectué par Laure Skoutelsky démontre l’écrasante responsabilité des parents solos et leur difficulté à accéder à l’emploi quand ils ont des enfants en bas âge.

« Une fois que l’enfant atteint l’âge de 6 ans, il n’y a plus aucune aide pour le faire garder, explique-t-elle. Nombreux sont ces parents qui abandonnent leur emploi ou l’ambition d’accéder à un emploi. »

 

À l’école, quand un enfant de parent solo a un problème, c’est forcément parce qu’il n’a qu’un parent.

Laure Skoutelsky

L’étude révèle aussi la stigmatisation dont sont victimes les mères seules (les pères solos, minoritaires, bénéficiant dans l’opinion de davantage de bienveillance). « À l’école, quand un enfant de parent solo a un problème, prend pour exemple Laure Skoutelsky, c’est forcément parce qu’il n’a qu’un parent. On ne cherche pas plus loin. »

Franck Dubois fait le même constat : « De nombreux parents cachent leur situation de peur de s’entendre dire : “Vous êtes seul ? Normal que votre enfant ait des problèmes. »

entraide

Parents solos et compagnie met en relation les parents isolés pour favoriser l’entraide et porter leurs revendications.

Car les familles monoparentales reçoivent peu d’aides de l’État. Or, « elles savent très bien comment l’État pourrait les aider : en octroyant les allocations familiales dès le premier enfant et en prorogeant l’aide à la garde d’enfants jusqu’à l’âge de 10 ans », conclut Laure Skoutelsky.

 

Il faut que les parents isolés puissent sortir et participer à des actions sans leurs enfants.

Un bénévole du Secours Catholique

Au Secours Catholique, les bénévoles ont depuis longtemps pris conscience que le parent solo a besoin d’exister en dehors de ses enfants. « Si nous voulons ouvrir les enfants à la société, explique cet ancien enseignant, bénévole à Thionville, il faut que les parents isolés puissent sortir et participer à des actions sans leurs enfants. »

Habitués à concevoir leur aide dans sa globalité, les bénévoles du Secours Catholique s’appliquent à écouter et à répondre à chaque besoin pour soulager chaque parent.

appuis

Les familles en difficulté trouvent aussi un appui dans les Maisons de famille, spécialement conçues par l’association pour justement assister les parents dans leur rôle éducatif.

Par ailleurs, le Secours Catholique propose des vacances aux enfants dans des familles d’accueil ou des camps d’été, ce qui permet aux parents de souffler. Il soutient les parents dans leurs relations avec le milieu scolaire et dans l’aide aux devoirs. Et, au niveau national, l’association ne cesse de réclamer davantage de crèches et l’amélioration des modes de garde d’enfants.

 

« La monoparentalité handicape »

entretien avec gérard Neyrand, sociologue, directeur du centre interdisciplinaire meditérranéen d'études et de recherches en sciences sociales (CIMERCESS)

 

Quelle définition donnez-vous à la monoparentalité ?

 

Au sens strict, la famille monoparentale se définit du point de vue de l’enfant, quand il est élevé par un seul parent. Dans la plupart des cas, c’est le foyer ou la résidence qui deviennent monoparentaux, après un divorce ou une séparation. S’il y a résidence alternée, l’autorité parentale (depuis les lois de 1987 et 1993) reste partagée.

Ce sont des monoparentalités alternées si l’on veut. Qualifier une famille monoparentale quand l’autre parent est vivant peut avoir des effets négatifs sur celui-ci, qui ne se sent plus reconnu.

 

Pour quelles raisons y a-t-il de plus en plus de familles monoparentales ?

 

Le taux de divorce était de 5 % en 1900. Et en 1970 de 10 %. En soixante-dix ans, il a crû lentement, à une époque où l’on ne pouvait divorcer que pour faute et où le divorce était très stigmatisé. À partir des années 1980, et ses conditions assouplies par la réforme de 1974, le divorce dépasse les 30 %, pour arriver de nos jours à 50 % de divortialité.

Aujourd’hui, on vit en union libre, pacsé ou marié, et 60 % des enfants naissent hors mariage. Le nombre de foyers monoparentaux n’a plus cessé d’augmenter depuis.

Et les femmes sont plus nombreuses à la tête de ces foyers… Selon les statistiques, il y a environ 20 % d’enfants en résidence alternée, 12 à 13 % en résidence chez le père, et donc le reste, 67 à 68 %, chez la mère.

Les pères sont un peu plus nombreux qu’avant à élever leurs enfants, et notamment grâce à la résidence alternée. Autrefois, la résidence revenait à la mère dans 90 % des cas.

 

Quelles sont les difficultés rencontrées par le parent seul ?

 

La surcharge en travail et l’absence de temps libre. Beaucoup sont très fatigués, à la limite du burn-out. Un autre souci tient à la garde des enfants en bas âge. Il y a donc un cumul de difficultés dans les situations monoparentales.

La monoparentalité est une sorte de handicap social.Le parent qui élève seul son enfant sacrifie sa vie personnelle. Les recompositions familiales sont beaucoup plus fréquentes lorsqu’il y a résidence alternée ou lorsque le parent n’a pas la résidence de l’enfant.

Il y a un très fort investissement du parent unique sur l’enfant qui vit avec lui au détriment de sa vie personnelle. Au détriment de sa carrière aussi et de ses revenus. Beaucoup de femmes en situation monoparentale n’ont pas d’emplois très rémunérateurs.

Plus du tiers des femmes monoparentales sont en précarité économique et vivent en dessous du seuil de pauvreté. C’est le double de la statistique nationale.

 

De quelles aides pourraient bénéficier ces familles ?

 

Il y a peu de temps, il existait l’allocation de parent isolé (API). Aujourd’hui, cette aide est intégrée au RSA.

À partir des années 80, l’État a apporté un soutien aux situations monoparentales, mais il est insuffisant compte tenu de leur nombre. Quelques mesures spécifiques n’ont pas suffi à compenser la pauvreté croissante dans ces familles.

Les compensations n’ont enrayé que partiellement les difficultés économiques des situations monoparentales, notamment celles des femmes.

 

Le défi de l’emploi

Être femme, mère et seule à élever ses enfants, c’est cumuler les obstacles à l’insertion dans le monde du travail. Pour sortir de l’impasse, accéder à un mode de garde et à une formation est primordial.

« Être maman solo, oui, c’est un frein ! » Claire, 44 ans, mère divorcée de deux enfants de 14 et 13 ans, ne tergiverse pas. « J’essaie d’atteindre la stabilité dans ma vie professionnelle, mais ce n’est pas encore le cas. »

Une réalité hélas bien partagée. Les mères seules sont près de deux fois plus touchées par le chômage que l’ensemble des femmes. Les conditions d’emploi de celles qui travaillent sont aussi plus précaires : elles sont plus souvent en contrat à durée déterminée, en intérim ou en emploi aidé, et davantage concernées par le temps partiel subi*.

 

Le mode de garde est le premier obstacle à franchir

Luciana Barbieri, de l'ACSC

« Le mode de garde est le premier obstacle à franchir », pointe Luciana Barbieri, chargée de mission insertion professionnelle à l’Association des Cités du Secours Catholique, qui héberge des milliers de familles, dont beaucoup monoparentales.

« Certaines de nos Cités proposent un service de garde d’enfants, pour libérer les mères le temps qu’elles accomplissent leurs démarches de recherche d’emploi. Mais quand elles décrochent un travail et parviennent à trouver un logement autonome, elles perdent le bénéfice de ce service et se retrouvent à nouveau sans solution. »

fragile équilibre

Bien que ses enfants ne soient plus en bas âge, Claire est confrontée au fragile équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Animatrice périscolaire à Besançon, elle ne travaille que deux heures par jour, sur le temps du déjeuner.

« Ce n’est pas assez, regrette-t-elle. Je pourrais faire des heures le soir et le matin, mais cela voudrait dire partir avant et rentrer après mes enfants. Ils ont grandi, mais il suffit que je lâche un peu prise pour m’occuper davantage de ma vie professionnelle… et ça déraille. C’est compliqué quand on est seule à tout gérer. »

 

On part travailler la peur au ventre

Virginie, 41 ans, maman d’une ado de 15 ans

Près de Nîmes, Virginie, 41 ans, maman d’une ado de 15 ans, « jongle » elle aussi avec les emplois du temps.

« Quand Chloé était plus jeune, il m’arrivait de la laisser seule à la maison, avec mille recommandations, le temps d’aller faire quelques heures de ménage. Dans ces cas-là, on part travailler la peur au ventre. Mais on n’a pas le choix ! Ma famille vit à 1 000 kilomètres de nous. »

petits boulots

Après dix années de salariat à la RATP et depuis une rupture conjugale difficile qui l’a contrainte à abandonner cet emploi stable et bien rémunéré mais aux horaires décalés, Virginie enchaîne les petits boulots, que complètent le RSA et la pension alimentaire.

« Ça dépanne, mais je ne suis pas accomplie. Si seulement Pôle emploi acceptait de me financer une formation en prévention nutritionnelle… »

L’accès à la formation des mères seules est un enjeu déterminant. « Cela leur permettrait de prétendre à des emplois de meilleure qualité, plus qualifiés et donc mieux rémunérés », relève François Berruer, chargé de projet emploi au Secours Catholique.

changement de société

L’association préconise, entre autres mesures, la prise en charge des frais annexes à la formation, comme les frais de garde d’enfants.

Pour Luciana Barbieri, il s’agit aussi d’accompagner les femmes afin qu’elles « osent rêver » à un projet professionnel épanouissant, autre que les métiers étiquetés féminins, précaires et mal payés. « C’est un changement complet de société à mener », conclut-elle.

* Source : ministère des Affaires sociales, Les familles monoparentales depuis 1990 

Jacques Duffaut, Clarisse Briot, Benjamin Sèze
Crédit photos : © Élodie Perriot, Xavier Schwebel / Secours Catholique - Caritas France
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