Réfugiés : vivre l'expérience de la rencontre

Publié le 07/06/2018
France
Réfugiés : vivre l'expérience de la rencontre
 

Dans un appel publié jeudi 7 juin dans La Croix, le Secours Catholique avec le service national de la Pastorale des Migrants (Conférence des Evêques de France), le CCFD-Terre solidaire et JRS-France s’engagent à favoriser concrètement la culture de la rencontre, condition nécessaire à la construction d’une société juste et fraternelle.  

Conscientes que l'accueil des migrants est un sujet complexe, qui peut être clivant chez les chrétiens, les quatre organisations constatent aussi que les oppositions ne sont pas binaires.

« Une partie conséquente des chrétiens peut être accompagnée, observent-elles, pour que soit renforcée leur disposition à l’hospitalité et la solidarité, si l’on sait écouter et prendre en compte leurs situations et craintes propres. »

C'est ce que montre une étude d’opinion élaborée par More in Common - France sur les perceptions et attitudes des catholiques de France vis-à-vis des migrants.

« Ensemble, poursuivent les quatre organisations, nous encourageons les chrétiens à s’engager en faveur du changement de regard en préférant toujours, au jugement qui enferme, l’écoute et le dialogue qui ouvrent un chemin, notamment avec ceux qui, fragilisés par la pauvreté, la précarité ou l’insécurité culturelle, ne sont pas aujourd’hui en mesure d’accueillir mais peuvent se laisser toucher. »

Lire l'appel : « Changer notre regard sur les migrants : Mieux comprendre pour mieux accompagner  »

 

« Je me suis retrouvé avec des types polis et souriants, comme si on se connaissait depuis 10 ans »

À Gourdon, dans le Lot, à Angers, à Versailles ou à Pertuis, dans le Vaucluse, ils ont vécu l’expérience de la rencontre. Ils témoignent de ces moments d’humanité et de changement de regard.

Lorsque Patrick Feuillu se rend pour la première fois, avec d'autres volontaires, à l’ancienne gendarmerie de Gourdon, dans le Lot, c’est pour y déposer des matelas. Dans la nuit, six jeunes hommes et une famille, tous originaires d’Afghanistan, sont arrivés en bus de Calais.

Nous sommes en mars 2016 et, dans le cadre du démantèlement du bidonville calaisien, l’État répartit les migrants dans des Centres d’accueil et d’orientation (CAO). Ce matin là, en arrivant à la gendarmerie, « je ne savais pas trop où je mettais les pieds », se souvient l’ancien déménageur de 65 ans, bénévole au Secours Catholique.

« J’ai tapé à une porte. Un jeune m’a ouvert, il m’a fait la bise et m’a dit : « Entre ». Un deuxième m’a amené une chaise. Et un troisième m’a servi du thé. »

Derrière sa grosse moustache blanche, Patrick mime l’incrédulité, il ne s’attendait pas à ça. « Je pensais trouver des gars complètement perdus après des mois passés là-haut dans la merde, et je me retrouve avec des types polis et souriants qui essayent de discuter, malgré la barrière de la langue, comme si on se connaissait depuis 10 ans. »

 
Réfugiés : vivre l'expérience de la rencontre
Ahmad et Nicole, une bénévole du collectif citoyen de Gourdon.
 

Parmi les « types polis », il y a Ahmad, 23 ans, et Zabihllah, 26 ans. Mèche brune coiffée en travers du front, Ahmad décrit avec amusement un moment de flottement : « On a commencé à voir débarquer des gens. On n’a pas tout de suite compris qui ils étaient et ce qu’ils voulaient. »

Fine barbichette et lunettes posées sur le nez, Zabihllah confirme : « Au début, on croyait que c’était des voisins qui venaient nous observer, un peu  comme des « bêtes curieuses »… C’était un peu dur. » En repensant à la méprise, les jeunes hommes sourient.

Denise, 65 ans, les a rencontrés plus tard, grâce à sa fille investie dans leur accompagnement. Elle confesse avoir ressenti une certaine appréhension au moment où l'heure du rendez-vous approchait. « À force de n’entendre parler dans les médias que de la "jungle", des caillassages, des tentes qui brûlent... »

Elle raconte sa surprise de se retrouver face à « des garçons d’une grande simplicité et d’une grande gentillesse. Je me suis rendu compte qu’ils avaient autant peur que nous, si ce n’est plus. »

s’adapter au quotidien

 
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Ahmed, à Angers.
 

Accueilli en 2011 par Jean-Claude et Anne, un couple de retraités angevins, Ahmed se souvient qu'ils ont « tout de suite été très sympas ». Il raconte néanmoins cette période un peu étrange où vous débarquez chez des inconnus, dans un pays qui vous est totalement étranger.

Lui arrivait tout juste du Soudan. « Bon... S’adapter au quotidien d’une famille française, au début, ça n’a pas été facile, dit-il, avec humour. Vous avez un mode de vie très organisé. Chez nous, ce n’est pas comme ça ! »

Le calme qui règne dans la maison le perturbe. « La nuit, je bougeais le moins possible pour ne pas déranger, alors que je n’ai pas l’habitude de dormir tôt. Je pouvais passer des nuits blanches dans ma chambre. » Il se marre.

petits gestes

À Versailles, Marc et Françoise, qui accueillent chez eux Dechen, une jeune tibétaine, dans le cadre du réseau Welcome, sont admiratifs de la capacité d’adaptation de la jeune femme. « Malgré les difficultés qu’elle et d’autres réfugiés ont vécu, ils veulent rebondir et apprendre! »

Ils sont aussi surpris par sa prévenance. À la fin du repas, « quand on a fini de manger, elle ne nous laisse pas le temps de débarrasser ». Et lorsque que Dechen accompagne Françoise faire les courses, « elle me prend mes sacs des mains. Même si le sac est tout léger, raconte Françoise. Je suis toute gênée d’abord parce que c’est comme si j’avais un âge que je ne crois pas avoir qui m’empêcherait de porter mon sac… Et puis c’est aussi par rapport aux autres, je me dis qu’on va croire que c’est quelqu’un que j’emploie ».

Ces petits gestes sont aussi un plaisir pour la jeune tibétaine, explique cette dernière, celui d’être en position de donner et, de ce fait, conserver une part de dignité.

 
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Dechen chez Marc et Françoise.
 

« Les personnes qu'on accompagne  sont parfaitement conscientes de ce qu’on fait pour eux, a remarqué Martine Sezer qui a participé à l'accueil des réfugiés afghans à Gourdon. Et elles sont très gênées de ne pouvoir nous le rendre, donc elles font comme elles peuvent : elles nous invitent à manger, à boire le thé, ils nous font découvrir des spécialités de leur pays... »
 
Bénévole au Secours Catholique de Gourdon, Grace Dalle a été marquée par le repas auquel elle a été invitée, avec d’autres bénévoles, par la famille Sedeqey : « Ils avaient recouvert le sol de couvertures pour qu’on puisse s’asseoir. Babouba cuisinait, avec son mari, Mohammad qui lui servait d’assistant. C’était drôle. Ils nous ont fait des crêpes aux épinards. Un délice. On sentait le plaisir qu’ils prenaient à nous recevoir. »

Agir en réseau

À Pertuis, dans le Vaucluse, Patrice et Marie-Claire participent à l'accueil d'une fratrie de jeunes Syriens. Ces derniers sont arrivés récemment du Liban via un couloir humanitaire mis en place par l'État français en partenariat avec plusieurs organisations dont le Secours Catholique.

Patrice souligne l'importance d'agir au sein d'un réseau : « Ces jeunes ont des traumatismes, ils s'ennuient également pas mal, ils attendent beaucoup de nous. C'est donc important d'être nombreux autour d'eux pour se relayer. »

Aîné de la fratrie, Ali, regard doux, discrète barbiche noire et bonnet sur la tête, témoigne : « Autour de nous, les gens sont très bons. On nous aide beaucoup, on répond à toutes nos demandes. Tout est fait pour que l'on soit bien. »

 
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Ali.
 

Le jeune Syrien ressent une frustration : « J'aimerais pouvoir échanger davantage avec les uns et les autres. » Il sait que la maîtrise du français sera aussi la condition sine qua non de son autonomisation. « Mon souhait est de pouvoir travailler et ne pas être dépendant de la société. »

Se stabiliser, s'intégrer et construire leur vie dans un endroit sûr, c'est ce à quoi aspirent Ali et ses frères et sœurs.

Installé à Cahors, après son passage à Gourdon, Ahmad partage cette envie. « Quand je suis parti, je n’avais pas d’idée en tête, confie-t-il. Que ce soit Londres, Cahors ou n’importe où, ce n’est pas important, tant que je peux vivre en sécurité. Ici je commence à avoir mes repères, à connaître des gens. Je pourrais mener une vie normale. »

« Notre raison d’être »

Dominique et Jean-Luc accompagnent Denchen à Versailles. Ils ont pu constater les progrès rapide de la jeune femme en Français. Dechen leur a confié un jour sa fierté de parler mieux Français au bout de huit mois que son oncle qui vit et travaille à Mulhouse depuis 4 ans. Elle était consciente de sa chance de vivre avec des familles françaises.

Cette histoire conforte Dominique dans le choix qu’elle et son mari ont fait. « Notre raison d’être en tant que familles d’accueil est là ! »

Puis, pour résumer l'intérêt d'accompagner les réfugiés, elle a cette formule : « Ils vivront dans le pays comme ils y ont été accueillis. »

 

Enquête : les catholiques face aux migrants

Une étude d’opinion élaborée par More in Common France montre que, loin de certaines idées reçues, les chrétiens, dans leur ensemble, expriment à l’égard de l’accueil des positions plutôt mesurées.
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La rédaction
Crédits photos : ©Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
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