Dans l’Aisne, l’exil en mots
La dernière représentation en date a eu lieu fin juin, à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés. C’était à Arras, sur invitation d’une association amie. « Dans le public tout le monde pleurait, c’était très émouvant », se souviennent ceux qui y étaient. Trois mois plus tard, nous retrouvons au local du Secours Catholique de Pinon, à l’heure de l’atelier d’apprentissage du français, les protagonistes du spectacle Parcours de vie. Sont présents celles et ceux qui habitent encore la commune ou qui ont pu faire le voyage. D’autres manquent à l’appel : Christian parce qu’il participe à un forum de l’emploi ; Imad parce qu’il a rendez-vous à Paris pour son recours administratif ; Elen parce qu’elle est au lycée ; Rita, parce que le groupe a perdu sa trace.
Ça a pris comme une mayonnaise !
Autour d’un café qui se prolonge en un déjeuner partagé, chacun se remémore le printemps 2025. « À une pause-café du cours de français, j’ai proposé l’idée d’un spectacle à partir des récits de vie. Chacun a choisi ce qu’il voulait raconter : sa vie là-bas, le périple, ou bien l’arrivée en France. » Voix rocailleuse et belle diction, Carmen se souvient. Bénévole animée par deux passions, l’enseignement et le théâtre, elle entraîne Christine, Catherine, Bernard et d’autres dans ce pari : créer un spectacle écrit et interprété par les personnes exilées elles-mêmes. « Au départ, il y a eu des réticences, des “on ne va pas y arriver”. Mais ensuite, ça a pris comme une mayonnaise ! Chacun a trouvé sa place, c’était chouette à voir ! », raconte-t-elle. Christine, elle, a « dit oui tout de suite » : « Pour moi, rien n’est compliqué. C’est une aventure ! »
Parmi les apprentis du cours de français, Jameelah, 21 ans, n’a « jamais fait ça ». Mais elle est d’accord pour écrire. Son grand frère Imad, 26 ans, aussi. Tous deux sont des Yézidis ayant fui l’Irak. Lui met des mots sur le génocide. Elle, sur son rêve de devenir pâtissière. Des textes écrits dans leur langue, en kurmandji, avant d’être traduits. Deux autres jeunes de la même communauté, Hyam et Ezzat, 26 et 24 ans, se lancent à leur tour. À la grande surprise de Carmen, Hyam livre ce qu’elle appelle son « conte de fée » : sa rencontre avec Ezzat, dans un camp de réfugiés en Grèce. « J’ai trouvé leur histoire d’amour extra », s'enthousiasme encore Carmen. Originaire du Soudan du sud, Nada prend elle aussi la plume, sous le pseudonyme de Makeda, la reine de Saba dans la mythologie éthiopienne, pour raconter son terrible périple de « mère courage ». « J’ai des choses sur le coeur », commente-t-elle pudiquement.
La parole publique est politique.
Ces récits personnels ainsi que d’autres textes, dont un conte africain par Christian, viennent composer le livret du spectacle. Elen, jeune Arménienne, imagine un décor. Le groupe se retrouve les samedis pour le confectionner, et pour répéter ensemble, accompagnés par la traduction simultanée de Christine et Carmen. Originaire du Congo-Kinshasa, Esther pousse sa « voix extraordinaire » (dixit Carmen) pour un intermède chanté qu’elle dédie « aux femmes qui ont subi des violences ».
Avant celle d’Arras, deux représentations ont lieu, dont une au théâtre municipal de Pinon devant cent personnes. Une fierté pour toutes et tous. « On ne fait pas de politique, souligne Carmen. Mais la parole publique est politique. Et cette parole-là doit s’élever contre l’atmosphère de haine et de rejet. » De nouvelles représentations sont prévues en mars 2027.