Au centre Nyamba de Mayotte, une jeunesse en quête d’avenir
Mercredi 10 septembre, 7 heures du matin. Tandis qu’en « salle des bénévoles », les profs prennent connaissance de leur emploi du temps, de jeunes gens attendent dans le couloir le début des cours, assis sur des bancs. La « rentrée des classes » a eu lieu quelques jours auparavant au centre Nyamba, qui signifie « tortue » en shimaoré, la langue la plus parlée à Mayotte.
Chahrazade, 18 ans, nouvelle inscrite, échange quelques rires avec Hamidou, 21 ans, qui entame sa troisième année. Hamidou vient de Kawéni, un quartier pauvre sur une colline de la banlieue de Mamoudzou. Il habite dans un banga de tôles avec son père, qui vit de petits boulots sur des chantiers. À côté de lui, Zinedine s’est levé à 4 heures pour éviter de croiser sur sa route la police aux frontières.
Cette dernière revient régulièrement dans la bouche des jeunes sous son acronyme de « PAF ». La plupart ont peur de l’expulsion : ils sont en situation administrative irrégulière à Mayotte. Ils sont nés aux Comores, ou bien à Mayotte mais de parents comoriens et ont été ballotés entre Mayotte et les Comores durant leur enfance, comme ce fut le cas pour Hamidou, revenu à Mamoudzou avec son père à l’âge de 17 ans. Ils n’ont pas été scolarisés en France ou alors partiellement, et trouvent au centre Nyamba un endroit où passer la journée loin des contrôles et apprendre les bases en français, en mathématiques mais aussi en anglais et en informatique, selon les compétences des bénévoles qui les encadrent.
Vous n’êtes pas les petits-enfants de Molière, mais il faut oser, et faire des efforts !
Pendant que Chahrazade apprivoise en salle informatique les secrets de l’unité centrale d’un ordinateur, Hamidou démarre par un cours d’alphabétisation avec une douzaine d’apprenants comme lui. « Est-ce que quelqu’un peut rappeler ce que vous avez vu l’année dernière ? » interroge Ibrahim, formateur bénévole. Silence. « Parmi les anciens ? Même en shimaoré si vous voulez… »
Hamidou se lance, évasif : « Beaucoup de choses… Apprendre à lire, à écrire… et le reste. » Ibrahim invite chacun à se présenter brièvement, à voix haute et debout. Les prestations, bien que timides, sont récompensées par des applaudissements. L’exercice suivant consiste en une présentation plus étoffée incluant la nationalité et mise en dialogue entre deux élèves. Mal à l’aise, les étudiants susurrent leurs répliques.
« Regardez-vous dans les yeux quand vous vous adressez la parole ! », conseille Ibrahim. L’occasion pour le bénévole de s’appesantir sur la conjugaison au présent. Devant les difficultés des élèves, l’enseignant pose son feutre et quelques principes : « Chido a tout ravagé, dit-il. Mais c’était il y a huit mois maintenant [NDLR : le reportage a été réalisé en septembre 2025]. Il faut oublier, et il faut réviser, au lieu de passer du temps sur les réseaux. Ici, nous sommes dans un département français, tout se passe en français dans l’administration, à la Poste, etc. Et les exigences sur le niveau de langue pour l’obtention d’un titre de séjour sont désormais très élevées. Vous n’êtes pas les petits-enfants de Molière, mais il faut oser, et faire des efforts. C’est un forgeant qu’on devient forgeron ! »
Dans une salle adjacente, Assia, le ton et l’air sévères « pour que les élèves me respectent et respectent le travail », donne son premier cours. La bénévole de 22 ans teste le niveau au moyen d’une dictée très exigeante. Elle tient à son auditoire un discours similaire à celui d’Ibrahim : « Ici, il faut parler français. Moi aussi j’ai été comme vous. Je ne suis pas née ici, je ne parlais pas, mais j’ai grandi ici et j’ai appris comme vous, avec les associations. »
Encourager les jeunes à s’investir dans leur avenir, malgré l’impasse administrative dans laquelle ils se trouvent et la grande pauvreté qui en découle, c’est la mission que se donnent les enseignants bénévoles du centre, dont la plupart connaissent le même parcours semé d’embûches. Depuis son bac décroché à Mayotte, Assia est bloquée : elle n’a pas obtenu de visa pour poursuivre ses études à Toulouse, alors qu’elle avait déjà réglé ses frais de scolarité et avancé la caution pour un logement sur place.
« Ça me fait mal : je ne peux pas étudier, je ne peux pas travailler, alors que je sais que je suis capable de faire plein de choses », déplore-t-elle. « En attendant, j’essaie de transmettre ce que j’ai appris de mon parcours, pour aider les jeunes à se défendre ». À côté de son bénévolat, Assia fait des tresses à domicile. C’est comme cela qu’elle paie son loyer.
« C’est une passion pour moi de m’occuper de ces jeunes désœuvrés et de leur donner de l’espoir », témoigne Raymond. Congolais d’origine, en passe d’être régularisé, il enseigne au centre depuis deux ans et demi et a rejoint le bureau du Secours Catholique de Mayotte. « Beaucoup d’entre eux n’ont pas accès à l’école ou à des centres de formation, ils en sont réduits à caillasser des bus, manipulés par de plus vieux. Ils n’ont pas choisi d’être Comoriens ou Africains, ils se retrouvent marginalisés. Le centre Nyamba est pour eux un lieu du vivre-ensemble, où il n’est question ni de nationalité ni de religion. »
les rivalités restent à la porte
Bénévole référent du centre, dont le rôle s’apparente à celui d’un CPE, Abdou, 23 ans, lui-même sans titre de séjour à ce jour, abonde : « Venir ici permet aux jeunes de ne pas rester dehors, et de ne pas tomber dans la délinquance. » Une fonction sociale soulignée par Nadham, animateur salarié du Secours Catholique depuis huit ans, passé par le centre comme apprenant puis bénévole.
« Les jeunes des quartiers se détestent entre eux, ils se battent pour des vols de chiens ou moins encore, explique-t-il. Ici, nous voulons leur montrer qu’ils sont capables de se mélanger, de travailler ensemble. Nous cultivons la paix : les rivalités restent à la porte ».
Les activités sportives organisées le vendredi, les randonnées au Mont Choungui, et les différentes interventions de sensibilisation (aux droits des femmes, à l’hygiène, à la citoyenneté…) participent de cette culture de tolérance, souligne Abdou. « Nous essayons que chacun sorte d’ici en ayant acquis quelques compétences et savoir- faire, complète Nadham. Des moyens de dépasser sa situation et de se faire une petite place dans la société ».
Avec ce métier, partout où vous irez, vous allez bosser et vous aurez de l’argent !
Une poignée d’apprenants écoute attentivement Guylain, autour d’une table couverte de téléphones mobiles et d’outils de réparation électronique. Avec l’atelier couture et l’atelier coiffure, « l’atelier numérique » est un endroit où ils peuvent s’initier à une activité génératrice de revenus, leur ouvrant une perspective d’autonomie financière et les éloignant d’autant des trafics et des violences qui gangrènent les quartiers.
« Oubliez mabawa et manioc, ici c’est la “tête”, leur lance Guylain, en référence à l’élevage de poules et à la culture du manioc qui font vivoter la plupart des foyers. Cela fait huit ans que je suis à Mayotte, j’ai quatre enfants : la réparation de téléphones, c’est le métier qui me fait survivre, qui me permet de payer le loyer, les couches etc. Avec ce métier, partout où vous irez, vous allez bosser et vous aurez de l’argent ! ».
Houssam, 20 ans, est venu chercher son emploi du temps : il a proposé d’animer un atelier coiffure. « Je me suis trouvé dans la coiffure, et je n’ai jamais galéré pour trouver du travail. Je travaillais dehors, dans la rue, témoigne-t-il. Maintenant je compte créer mon propre salon, avec mon oncle. »
Celui qui se fait appeler “Bao” au centre est déterminé à faire passer un message aux apprenants : « Je veux leur dire qu’avec la coiffure, on peut s’en sortir. Pendant que tu es occupé à coiffer, tu ne penses pas à agresser. J’ai été comme eux, et la coiffure m’a sauvé ». Il montre les petits clips promotionnels qu’il poste sur les réseaux sociaux. « Tu peux te faire connaître, rencontrer plein de gens… J’ai coiffé du monde, même le préfet de Mayotte ! », sourit-il.
Pour se sortir des “embrouilles” des quartiers, celui qui se fait appeler “Irapa”, ancien apprenant, a quant à lui coupé les ponts avec ses « amis ». Même si son quotidien reste difficile, il a aujourd’hui trouvé un emploi dans la restauration, et un entourage bienveillant dans ceux du centre.
Midi, les cours s’achèvent. Mariamou, 18 ans, confie qu’elle a « beaucoup de rêves, comme être cheffe cuisinière ou bien assistante de vie ». Elle sourit, interrogative : « Tu n’aurais pas d’autres idées pour moi ? ».
En « salle d’activité », quelques garçons et filles se reposent, certains dorment. D’autres, comme Hamidou, patientent à nouveau dans les couloirs, sacs au dos, le nez sur leurs réseaux sociaux : c’est par ce biais que circulent les informations sur les patrouilles de la PAF.
Hamidou attendra – peut-être tout l’après-midi – que la voie soit libre pour regagner son banga. Irapa, lui, rejoindra le restaurant du centre-ville qui l’embauche pour plusieurs heures de travail. Le lendemain, au petit matin, c’est lui qui ouvrira aux premiers arrivés les portes de la “carapace” du centre Nyamba.