Visuel principal
Une femme réfugiée en raison de la guerre à Beyrouth

Au Liban, l’exil intérieur des victimes de la guerre

Temps de lecture
6 minutes
Chapô
Depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et l'armée israélienne, le 2 mars dernier, près d'un million d'habitants de la banlieue de Beyrouth et du Sud-Liban ont dû fuir leur domicile. Accompagnés par deux ONG partenaires du Secours Catholique, ils ont trouvé un refuge précaire dans la capitale et désespèrent de pouvoir rentrer chez eux.
Paragraphes de contenu
Texte

Un dessin d'enfant vaut parfois mieux qu'un long discours. Au lycée Abdel Kader de Beyrouth, transformé en centre d'accueil pour les déplacés de guerre, l'éducateur a demandé aux enfants de dessiner quelque chose qui leur rappelle leur maison, leur village et leur famille. Il a fixé de grandes feuilles de papier blanc autour des colonnes de la cour de l'école et distribué des feutres à la vingtaine d'enfants participant à l'atelier. La petite Wafaa, 6 ans, originaire du Sud-Liban, a commencé par dessiner les mêmes choses que ses camarades : des cœurs, un soleil rayonnant et des drapeaux libanais. Elle a ensuite dessiné une petite fille en train de pleurer, une maison détruite et la dépouille de son frère, Ali, dans les décombres de celle-ci. 

« Nous avons commencé à mettre en place ces activités car elles sont essentielles. Elles permettent aux enfants d'exprimer ce qu'ils ressentent, explique Sami Moussa, éducateur au sein de l'organisation Assabil, en déambulant entre les colonnes de l'établissement, où les enfants continuent de s'activer bruyamment. Ils sont perturbés par le bruit des bombardements, les destructions et la perte de proches ou de membres de leur famille. Nous utilisons le dessin et le jeu pour les aider à évacuer cela. »

une petite fille déplacée au Liban dessine
La jeune Wafaa en train de dessiner, dans la cour du lycée Abdel Kader, à Beyrouth.

Au Liban, les enfants de l'âge de Wafaa ont déjà connu deux guerres. La première, dans le contexte de la guerre à Gaza, d'octobre 2023 à novembre 2024, entre le Hezbollah, la milice chiite soutenue par l'Iran, et Israël. Puis une seconde, depuis le début du mois de mars 2026, après l'offensive américano-israélienne en Iran. La guerre a provoqué le départ forcé de 1,1 million de Libanais (20 % de la population), dont 390 000 enfants, résidents de la banlieue sud de Beyrouth et du Sud-Liban, les régions où les combats sont les plus intenses. D'après le ministère libanais de la Santé, les bombardements israéliens contre le Liban ont fait au moins 3 516 morts et 10 674 blessés, depuis la reprise de la guerre le 2 mars.

Le Lycée Abdel Kader, situé dans le quartier Zarif, en plein cœur de Beyrouth, est l'un des 625 abris mis à disposition par l'État libanais. Il accueille 650 personnes depuis le début du mois de mars. Les conditions de vie y sont précaires : promiscuité, électricité quasi absente, accès limité aux produits de première nécessité. Une situation difficile qui tranche avec les murs colorés de la cour de récréation, où le linge sèche au soleil pendant que quelques enfants jouent au football.

J'ai cru qu'on n'arriverait jamais à beyrouth en vie

Dans la petite salle de classe transformée en dortoir qu'elle partage avec 17 personnes, Joumanah Ahmad, la cinquantaine, se remémore la nuit qui a provoqué son départ du village d'Arnoun, dans le Sud-Liban, accolé à Israël. Elle se souvient d’avoir fait du café dans la nuit, à l’occasion du Suhoor, le dernier repas avant le jeûne pendant le mois de Ramadan, avant que la guerre n’éclate. 

« Si notre maison est encore debout, le café doit encore être posé sur la table de la cuisine. Il y avait des bombardements en permanence, on est parti dans la précipitation, sans rien prendre avec nous », explique-t-elle en désignant le pyjama d’hiver noir qu’elle porte, devenu trop chaud pour les températures printanières de Beyrouth. « Nous avons vu la mort en face. J'ai cru qu’on n’arriverait jamais à Beyrouth en vie », se souvient-elle.

une femme originaire du sud-liban dans un abri d'urgence pour déplacés
Joumanah Ahmad, originaire de Arnoun au Sud-Liban vit désormais dans le lycée Abdel Kader.

Arnoun borde la vallée du Litani, à quelques kilomètres de la frontière israélienne. Le village est surplombé par une colline verdoyante au sommet de laquelle trône la citadelle de Beaufort, une forteresse croisée du XIIe siècle. « La Citadelle, c'est chez moi, dit Joumanah. De là-haut, on voit la Palestine à l'œil nu. Rien que de penser à mon village, j'ai envie de pleurer. » Arnoun se trouve aujourd'hui à la lisière de la zone tampon imposée par Israël dans le Sud-Liban : six kilomètres de territoire où l'armée israélienne interdit tout retour de la population et où des dizaines de villages ont été rasés au bulldozer. 

Le village de Joumanah a été en grande partie détruit pendant les affrontements. La citadelle, elle, vient d'être reprise par l'armée israélienne, 26 ans après son retrait en l'an 2000. « Parmi les déplacés, beaucoup ont perdu leurs maisons et n'ont nulle part où aller, explique Boutros Karam, coordinateur d'urgence pour l'ONG Basmeh & Zeitooneh, qui vient en aide aux déplacés. Il n'existe aucun plan clair de réhabilitation ou de reconstruction depuis la première guerre, ce qui rend la situation très incertaine et fragilise l'ensemble de la population dans ce conflit. »

L'école comme refuge

À quelques centaines de mètres du lycée Abdel Kader, d'autres familles ont trouvé refuge dans l'école Mufti Hasan Khaled. Le quartier central de Basta abrite une forte communauté chiite. Dans les rues étroites de ce quartier populaire, réputé pour ses boutiques d'antiquités, les affiches du défunt leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, cohabitent avec celles de jeunes combattants du parti chiite, morts dans les affrontements au Sud-Liban.

Au deuxième étage de l'école, en cette matinée du mois de mai, une quinzaine d'enfants d'une dizaine d'années s'apprêtent à suivre un cours d'anglais dispensé par l'association Assabil. Fondée en 1997 à Beyrouth, l'association gère un réseau de bibliothèques publiques dans la capitale. Soutenue par le Secours Catholique, elle a déployé depuis le début du conflit des équipes dans dix centres d'hébergement, avec un programme de soutien scolaire pour 300 enfants axé sur la lecture, les langues et les pratiques ludiques.

des enfants dans un abri d'urgence au liban
Un cours d'anglais  dispensé par l'ONG Assabil, à l'école publique Mufti Hassan Khaled.

L'espace de quelques heures, deux fois par semaine, les matelas et effets personnels des familles déplacées qui dorment dans cette pièce font place à des tableaux colorés devant lesquels se pressent les enfants. « J'aime tout dans ces activités, et surtout les cours d'anglais, se réjouit Zeinab, 12 ans. Quand je serai grande, je voudrais être professeure ou bien médecin », ajoute-t-elle avant de rejoindre ses autres camarades.

« Les enfants déplacés s'ennuient beaucoup. Ils ont besoin de vrais objectifs et de stimulation intellectuelle, pas juste qu'on leur donne des ballons ou des bonbons », explique Isra Hider, 35 ans, professeure d'anglais pour l'association Assabil. « Ce ne sont pas des conditions idéales pour leur concentration, admet Isra. Il n'y a ni chaise, ni bureau, et les familles qui logent dans la salle font des allées et venues pendant les cours. On fait avec les moyens du bord. » 

Ces quelques heures de classes leur permettent de changer d'air

Pour maintenir l'attention des enfants, elle alterne entre une partie de cours et de lecture en anglais avec une séquence de jeux. « Socialement, c'est difficile. Les enfants viennent de villes et de milieux très différents, certains ont des problèmes pour s'intégrer et beaucoup souffrent de traumatismes : ils ont perdu une mère, un père, un cousin. Ces quelques heures de classe leur permettent de changer d'air », ajoute-t-elle.

À l'extérieur de la salle de classe, Heba Hussein Hawi, la mère de Zeinab, patiente en attendant la fin de la leçon. La famille est originaire de la banlieue sud de Beyrouth, à seulement quelques kilomètres de l'école. Un autre monde : le quartier était bombardé sans discontinuer par l'armée israélienne entre le début du mois de mars et l'instauration du cessez-le-feu, le 17 avril. Début juin, le quartier a été touché à nouveau par des bombardements. « Les enfants sont très contents, ils s'adaptent bien grâce à ce genre d'activités. Ça leur permet de penser à autre chose », se réjouit-elle. 

« Nous avons déjà fui le quartier et trouvé refuge dans cette école lors de la précédente guerre, en 2024, rappelle encore la mère de Zeinab, venue avec son mari, ses deux enfants et sa sœur. Ici au moins, on se sent en sécurité. Pour l'instant, on ne pense pas rentrer chez nous. On attend une véritable trêve. On ne veut pas risquer de repartir pour devoir fuir à nouveau sous les bombes. »

des enfants dans un lycée transformé en refuge au Liban
Le lycée Abdel Kader est devenu un centre d'accueil pour les déplacés du Sud-Liban pendant la guerre.

Des besoins humanitaires toujours plus importants

La mise en place du cessez-le-feu, le 17 avril, n'a provoqué aucun enthousiasme, ni parmi les déplacés ni parmi les ONG. « Malgré les annonces, il n'y a pas de cessez-le-feu. Certes, les déplacements depuis le sud de Beyrouth vers l'extérieur ont été moins nombreux, mais ils se sont poursuivis depuis le Sud-Liban, en particulier à Nabatiyeh et dans les zones de la ligne jaune, tranche Boutros Karam, le coordinateur de l'ONG Basmeh & Zeitooneh. Il règne un état de panique totale et de stress intense, avec des besoins alimentaires très élevés et un manque important d'assistance dans ce domaine. » 

Lors de sa fondation en 2012, l'ONG venait essentiellement en aide aux réfugiés syriens du Liban. Elle a élargi ses activités lors de l'explosion du port de Beyrouth, en août 2020, et pendant la crise du Covid. Aujourd’hui, elle est en première ligne de l'aide aux victimes de la guerre. Depuis le 2 mars, elle a assisté plus de 90 000 déplacés, principalement via une distribution d'aide alimentaire et de kits d'hygiène. Le Secours Catholique soutient l'ONG à travers une aide financière directe aux déplacés.

D'après l'organisation, les besoins dépassent largement les ressources disponibles, avec un déficit de plus de 54 000 repas prêts à consommer pour le mois de juin, tandis que les cuisines communautaires manquent de financement. Elle constate aussi une hausse du nombre de familles contraintes de vivre dans la rue, faute de solutions d’hébergement, alors que les centres d’accueil collectifs ont atteint ou dépassé leur capacité maximale.

un homme recevant des couvertures dans un abri d'urgence à beyrouth
Une distribution par les équipes de Basmeh & Zeitooneh, partenaire du Secours Catholique.

À l'école Fakhr Al-Din, les équipes de Basmeh & Zeitooneh terminent leur tournée de distribution de kits d'hygiène aux déplacés. Un groupe de femmes voilées de noir discute dans la cour de l'établissement. Elles s'estiment chanceuses d'avoir trouvé refuge dans l'école même si les conditions de vie ne sont pas faciles. « L'accès aux médicaments est un vrai problème. Certains sont très coûteux pour les maladies chroniques, notamment pour l'hypertension et l'asthme. Ça peut monter jusqu'à 50 ou 100 dollars. Nous n'avons pas les moyens et les substituts ne fonctionnent pas toujours », regrette Fatima Ali Zaraket, originaire de la banlieue sud de Beyrouth. 

Cette institutrice pointe aussi les difficultés de l'enseignement à distance. Elle doit faire cours à ses élèves depuis son téléphone portable avec un forfait Internet limité. « Et pendant ce temps-là, mes enfants ne peuvent pas suivre leurs leçons parce que nous n'avons pas d'autres téléphones. Ils sont obligés de se rassembler avec leurs camarades autour du même téléphone. »

Fatima marque une pause. « Au final, tout cela n'est pas grand-chose comparé à ce que traversent certains ici », glisse-t-elle en regardant par-dessus son épaule. Derrière elle, une jeune femme au visage cerné joue avec sa fille, l'air absente. Quelques jours plus tôt, profitant d'une accalmie dans les bombardements, son mari est parti dans leur village du Sud-Liban pour vérifier l'état de leur maison. Il n'est jamais revenu.

 

témoignage de Ali Sabbagh, coordinateur exécutif de l'association Assabil

Crédits
Nom(s)
Hugo Lautissier
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Benoît Durand / Hans Lucas
Fonction(s)
Photographe
Pour rester informé(e)
je m'abonne à la newsletter