Face aux entreprises extractivistes, « où allons-nous vivre ? »

Chapô
Milena est coordinatrice de l’OMIM, l’organisation des femmes indigènes mura d’Autazes, dans l’Etat d’Amazonas, au Brésil. Depuis quelques années, un bras de fer est engagé entre son peuple et la société canadienne Potash Corp qui veut s’implanter dans les villages mura de Soares et d’Urucurituba, via sa filiale Potássio do Brazil, pour extraire du potassium. Elle témoigne.
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Texte
Etat d'Amazonas, Brésil
La société canadienne Potash Corp veut s’implanter dans les villages mura, via sa filiale Potássio do Brazil,.

« Les premières prospections réalisées par l’entreprise datent de 2013, après avoir obtenu le feu vert des autorités régionales. Elle a commencé à creuser quelques forages et à acheter des terrains. Mais en 2016, soutenus par le Conseil indigéniste missionnaire (CIMI), nous avons saisi la justice qui a ordonné à l’entreprise de suspendre son chantier et de quitter les lieux. Les juges ont constaté que Potash Corp n’avait pas respecté le protocole légal qui l’obligeait à informer et à consulter les populations impactées. 

Mais en 2019, Potash Corp est revenue à la charge. Elle a organisé une consultation « factice ». Et a cette fois-ci réussi à convaincre la majorité des leaders du Conseil indigène Mura de soutenir son projet. Aujourd’hui, 35 villages du territoire se sont ralliés à l’entreprise, nous sommes 5 à résister, à continuer de défendre la démarcation des terres autochtones, la vie et l’environnement. La démarcation est une reconnaissance officielle de notre territoire comme Territoire indigène, ce qui selon la Constitution brésilienne, nous protègerait des appétits des entreprises agro-industrielles ou extractivistes. 

Peu à peu l’entreprise s’installe, explore notre terre, transforme notre territoire. 

Pour l’instant, le processus de démarcation est à l’étape dite d’identification auprès de la Funai (Fondation nationale des peuples indigènes). Des rapports anthropologiques confirment que sur ces terres vit un peuple indigène, les Mura, depuis plus de 200 ans. Mais l’entreprise nie l’existence de notre peuple et a décidé de s’implanter ici, profitant que nous ne bénéficions pas encore d’une reconnaissance officielle. 

Elle a déjà obtenu certaines licences et procède à la déforestation d’une partie du territoire pour faire des pistes et même un port pour accoster les bateaux qui transporteraient le minerai. Ils travaillent nuit et jour. Il y a un trafic continue de camions et de voitures. Ils détruisent notre lieu de vie, les endroits où nous pêchons, ceux où nous chassons, les voies que nous empruntons pour nous déplacer. Peu à peu l’entreprise s’installe, explore notre terre, transforme notre territoire. Que nous restera-t-il à démarquer ? Où allons-nous vivre ? Au bord des routes ? Dans les grandes villes où nous ne sommes pas habitués ? Nos anciens sont très inquiets, ils se demandent où ils seront inhumés. 

Pollution

Potash Corp veut extraire 900 000 tonnes de minerai par an pour fabriquer de l’engrais pour les cultures industrielles de soja destiné à l’exportation. L’État brésilien considère cela comme un progrès, comme une source de développement, mais pour nous, il s’agit de destruction. Il n’y a pas de développement avec ce type d’extractivisme. Quand ils auront pris tout ce qu’il y a à prendre, ils repartiront, et il n’y aura plus que les dégâts causés. 

Le potassium ne représente que 30 % de ce que Potash va extraire. Que vont-ils faire des 70 % restants ? L’entreprise n’a donné aucune information concernant les résidus. Il y aura des immenses tas de sel. Or, il y a un risque qu’avec le vent et la pluie, le sel s’écoule dans la rivière et qu’il imprègne nos nappes phréatiques. Ici, elles sont à seulement deux ou trois mètres de profondeur. Dans leur jugement de 2016, les juges ont insisté sur le « grand potentiel de pollution » de l’activité extractive.

NOUS VOULONS RÉUSSIR À Préserver ce qui est le plus sacré pour nous.

L’entreprise ne détruit pas que notre environnement, elle a aussi détruit la cohésion sociale. Notre communauté, nos familles même sont désormais divisées. Et c’est cela le plus douloureux.

Notre combat est pacifique, nous ne voulons pas arriver à la violence. Nous continuons aujourd’hui à essayer de sensibiliser les membres de notre peuple aux méfaits de ce projet. Certaines personnes ne changeront jamais d’avis car elles en obtiennent de l’argent. L’entreprise paye les leaders des 35 villages cooptés pour leur mobilisation en sa faveur. Mais c’est avec les villageois que nous discutons, c’est avec eux que nous analysons la situation, que nous déconstruisons les promesses mensongères faites par l’entreprise. Celle-ci a dit qu’elle allait construire des écoles, des puits artésiens… Mais depuis 2019, rien n’a été réalisé. Il n’y a aucun développement dans les villages. 

Brésil, État d'Amazonas. Juin 2019. Entre les villages d'Urucurituba et de Murutinga.
Brésil, État d'Amazonas. Juin 2019. Entre les villages d'Urucurituba et de Murutinga.

générations futures

Nous nous mobilisons à Manaus, à Brasilia, aux Nations-Unis pour faire valoir nos droits. Nous ne décourageons pas, nous avons le sentiment d’avancer car, avec l’aide du CIMI, notre cause a gagné une visibilité au niveau international. Nous voulons réussir à démarquer notre territoire pour le protéger, pour le transmettre aux générations futures et réussir à préserver ce qui est le plus sacré pour nous, à savoir, notre fleuve, notre forêt, notre vie. 

Les changements climatiques qu’on constate aujourd’hui ne sont pas de notre faute. C’est au contraire parce qu’on ne nous a pas écouté. Nous cherchons depuis toujours à préserver la nature, à en prendre soin pour que d’autres puissent en bénéficier, pas seulement notre peuple. »

témoignage de Jaine de Souza Fidelix, du peuple Macuxi, de Roraima au Brésil

Crédits
Nom(s)
Benjamin Sèze
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Xavier Schwebel
Fonction(s)
Photographe
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