Autour de la table, on rompt la solitude
Cheveux poivre et sel coupés courts, engoncées dans sa parka verte, Evelyne admet que venir ici lui demande souvent un effort. Se mêler au groupe, composer avec de forts tempéraments… C’est toujours une source d’appréhension pour cette femme de 70 ans qui se décrit comme « timide et très complexée ». « Mais à la fin de la journée, je suis contente », dit-elle.
C’est pour cela que chaque vendredi, Evelyne prend sur elle, franchit la porte de sa maison et parcourt les quelques kilomètres qui la séparent du local du Secours catholique de Gourdon, dans le Lot. Nichée dans le cœur historique de cette cité médiévale, la longue salle carrelée, avec une cuisine attenante, accueille toutes les semaines une douzaine de convives autour d’un repas.
rester en mouvement
Stéphane, 51 ans, fait partie des anciens. Arrivé à Gourdon il y a 30 ans, il participe à ce rendez-vous depuis une douzaine d’années. « Une connaissance y allait. J’avais perdu mon travail de chauffeur dans les travaux publics, c’était l’occasion de voir des gens plutôt que de rester tout seul chez moi à broyer du noir », se souvient-t-il. Ce qui lui plaît ? Le simple fait de se « rassembler autour d’une table ».
Yolande apprécie également « le côté chaleureux, festif » de ces retrouvailles hebdomadaires. Il y a six ans, cette sexagénaire, native de Gourdon, a perdu sa mère avec qui elle vivait. « Une amie m’a donné le numéro de Christine (la responsable bénévole de l’équipe du Secours catholique) pour que je ne reste pas chez moi, isolée. Voir du monde me permet de rester en mouvement. »
Yolande vient toujours un peu plus tôt pour aider à préparer, mettre la table, donner un coup de main en cuisine. « J’en profite pour apprendre, glisse-t-elle avec malice. Car chez moi je ne cuisine pas, je mets de l’eau à chauffer pour les pâtes et puis c’est tout. » Une question de savoir-faire - « c’est ma mère qui cuisinait » -, mais également d’envie. « Quand tu vis seule, tu n’as pas vraiment faim et tu n’éprouves pas de plaisir à manger, confie-t-elle. Ici, on prépare ensemble un bon plat pour le partager. Cela a plus de sens. »
Par-delà la convivialité, pour certains et certaines, l’intérêt réside aussi dans le fait d’avoir accès au moins une fois par semaine à un repas chaud et équilibré. « Plusieurs parmi nous, ne peuvent pas se le permettre chez eux par manque de moyens. Ce n’est pas anodin », souligne Pascalho, gourdonnais depuis 20 ans et habitué de ce rendez-vous depuis presque autant de temps. Ici, tous les produits sont frais et les plats « faits maison ». Au menu du jour, des haricots verts accompagnés de tofu, précédés d’une soupe de citrouille, choux et panais.
« S’il est panais (« pas né »), que fait-il là ? », ose Ana, l’une des bénévoles. Une blague accueillie avec une relative bienveillance par le reste de la tablée. En face d’elle, Pascaloh rigole, la chambre un peu et interpelle Guy, assis à une autre table. « Guy, Ana nous fait de la concurrence ! Elle fait des jeux de mots ! » - « Ce qui désespère mon fils », souffle l’intéressée.
L’alliage que forment Guy et Pascaloh est à l’image de cette assemblée : hétéroclite. La discrétion du premier, dordognais pur jus et photographe retraité, tranche avec la gouaille du second, parisien d’origine, mécanicien devenu artiste. « Chacun a son histoire et chacune est différente », résume Pascaloh. Lui était sans domicile fixe quand il a poussé la porte du Secours catholique. Cela faisait un an, à la suite d’une séparation, qu’il dormait « à droite à gauche, chez des potes, parfois dans une caravane, sinon à la rue ». Guy, pour sa part, a été orienté par un travailleur social. Originaire de Sarlat, fraîchement retraité, il venait d’être parachuté seul à Gourdon dans le cadre d’un relogement social.
L’expérience de l’isolement est le principal point commun entre les membres de cette « communauté » qui éprouve du plaisir à se retrouver. Parfois, il y a des colères, « des personnes qui s’engueulent et laissent passer un peu de temps avant de revenir », mais globalement, « ça se passe bien », assure Pascaloh. Bien qu’il ait quitté Gourdon depuis près d’un et demi, il continue de venir. « Parce que sont devenus des amis. »
Souvent, le repas se prolonge par des jeux de société, un atelier de couture ou la projection d’un film ou de photos prises par Stéphane lors des sorties organisées. Cathy reste à chaque fois. Parmi les activités, elle n’a pas préférence. « Ce que j’aime surtout, c’est faire des trucs à plusieurs. Sinon, je reste chez moi à faire le ménage, cuisiner et regarder la télévision. Ça me rend triste. Ce n’est pas ça la vie. »
Cathy est l’une des dernières à avoir rejoint le groupe, il y a un an, par le biais d’une connaissance. Elle se réjouit de sa nouvelle vie sociale. Issue d’une famille de gens du voyage, elle vivait à Gourdon depuis sept ans déjà, avec son compagnon venu pour travailler. « Mais je ne connaissais personne. J’étais seule toute la journée. Tous mes proches sont à Bourges, Vierzon et Sainte-Marie-de-la-Mer. » Sans le Secours catholique, elle voit mal comment elle aurait pu s’extirper de cette solitude. « Ce n’est pas évident. Dans la rue, tu ne vas pas voir les gens pour dire : « Coucou, c’est moi ! » »