« La précarité alimentaire génère de l’exclusion sociale »

Décryptage avec Jadwiga Woznica Raoulx, chargée Action Plaidoyer National.
Que nous apprennent ces deux études sur la précarité alimentaire en France ?
J.W.R. : Notre étude menée dans le cadre du fonds public « Mieux manger pour tous » confirme notamment que les femmes isolées avec enfants, et plus largement les familles monoparentales, sont particulièrement exposées à la précarité alimentaire. Avec une nuance : les personnes concernées par ces études ne sont pas nécessairement dans les situations de plus grande précarité : elles disposent d’un petit pouvoir d’achat qui leur permet notamment de participer financièrement à des paniers de produits locaux ou à des groupements d’achat. Il existe donc différentes formes de précarité alimentaire.
Rappelons qu’en France, 8 millions de personnes sont en insécurité alimentaire. Mais la question de la précarité alimentaire recouvre non seulement l’enjeu de la faim mais encore ceux de la santé. Selon l’Insee en 2022, les personnes ayant recours à l’aide alimentaire se jugeaient plus souvent en mauvaise santé que les autres.
Les personnes interrogées dans ces études sont déjà très conscientes de l’impact de leur alimentation sur leur santé.
Nos deux études soulignent également que la précarité alimentaire a des conséquences qui dépassent la seule question de l’alimentation. Cette précarité alimentaire peut en particulier générer de la honte et de l’exclusion sociale. C’est pourquoi il est essentiel de veiller à ce que les personnes puissent conserver toute leur place dans la société.
Un autre enseignement nous a particulièrement marqués : les personnes interrogées dans ces études sont déjà très conscientes des liens entre alimentation et santé. 90 % d’entre elles déclarent avoir conscience de l’impact de leur alimentation sur leur santé. Elles sont également sensibles à la situation des producteurs et productrices, notamment à la question de la juste rémunération de leur travail. Il ne s’agit donc pas simplement de personnes auxquelles il faudrait apprendre ce qu’est une alimentation de qualité : elles connaissent les enjeux, mais n’ont pas toujours les moyens d’agir en conséquence.
Que disent ces études sur les réponses à apporter pour lutter contre la précarité alimentaire ?
J.W.R. : Elles montrent qu’il est possible de faire autrement que de répondre à la précarité alimentaire uniquement par des actions de distribution. Les paniers et groupements d’achat, mais aussi les jardins partagés, les épiceries en mixité, les transferts monétaires ou encore les caisses locales de l’alimentation, permettent d’expérimenter d’autres formes d’accès à l’alimentation.
L’enjeu est bien sûr de mieux manger et d’accéder à des produits de qualité. Mais ces initiatives produisent aussi d’autres effets : elles permettent de créer du collectif, de la convivialité, de retrouver une place et de reprendre confiance en soi. La participation des personnes est essentielle dans ce processus. Lorsqu’elles peuvent donner leur avis, participer à l'organisation ou proposer elles-mêmes des activités, elles expérimentent leur capacité à agir et peuvent retrouver du pouvoir d’agir.
Étude d'impacts paniers solidaires et groupements d'achats
Les études montrent ainsi l’importance de prendre en compte des impacts qui sont plus difficiles à mesurer : la participation, l’accompagnement, la convivialité, la non-stigmatisation ou encore la confiance retrouvée. Ce sont des dimensions importantes pour penser de futurs dispositifs publics.
Quel rôle les associations comme le Secours Catholique ont-elles à jouer pour faire reculer la précarité alimentaire ?
J.W.R. : Nous jouons un rôle d’expérimentation et d’alerte. Nous montrons, à travers les initiatives que nous portons avec les personnes concernées, qu’il est possible de construire d’autres réponses à la précarité alimentaire. Mais nous ne devons pas nous substituer à l’État pour nourrir dignement la population. Aujourd’hui, l’État a notamment choisi de développer l’aide alimentaire pour répondre aux besoins. Nous en voyons les limites. C’est pourquoi le Secours Catholique continue de porter le plaidoyer pour un droit à l’alimentation, c’est-à-dire la possibilité pour chacun de pouvoir accéder par lui-même à une alimentation adéquate et choisie.
Nous souhaitons travailler autour des injustices vécues par les personnes en situation de précarité alimentaire.
Notre rôle est aussi d’écouter les personnes qui vivent la précarité alimentaire et de faire remonter leur parole. Ainsi, dans le cadre du mouvement d'éducation populaire Carav'alim et en vue des échéances électorales prochaines nous souhaitons travailler autour des injustices vécues par les personnes en situation de précarité alimentaire pour qu'elles permettent de construire ensemble une vision commune de ce qu’est une France qui garantie un accès à une alimentation de qualité pour toutes et tous.
Autre exemple : après l’été caniculaire et dans un contexte d’inflation, le Secours Catholique porte un plaidoyer national avec ses partenaires autour d'un projet de loi permettant l'accès à 100 produits à prix coûtant. Ce projet de loi devrait être présenté à l'Assemblée nationale et au Sénat en fin d'année où l’on espère son adoption. C'est aussi une manière de travailler à une transition écologique juste.