Fatou chante la diversité

Publié le 09/07/2015
Marseille
Fatou chante la diversité
 

Fatou Sambé a ouvert l’accueil du Secours Catholique des Grands Carmes, à Marseille, en octobre 2013. Dans ce quartier populaire, elle a voulu faire de ce lieu un espace d’ouverture d’esprit et de découverte de l’autre.


Il est environ 11 h, ce samedi matin, lorsque la sonnette retentit à l’accueil du Secours Catholique des Grands Carmes, à Marseille. La maîtresse des lieux, Fatou Sambé, ouvre la porte. Une jeune femme entre. Fatou l’embrasse chaleureusement.

« Comment vous appelez-vous ? lui demande-t-elle.
Maria, répond timidement la jeune femme.
ؘ– D’où venez-vous ? interroge encore Fatou, percevant un léger accent.
De Roumanie.
Et qui cherchez-vous ?
La responsable de l’atelier cuisine. »


Fatou se retourne un instant. « Fatma ! » appelle-t-elle. Se présente alors une petite femme souriante. « Bienvenue ! » lance-t-elle à Maria. Puis, un à un, les membres de l’atelier cuisine font leur apparition. La jeune Roumaine a du mal à réfréner un large sourire. Les visages lui sont familiers. En fait, elle les connaît tous : Fatou, Jean-Claude, Fatma, Monique, Viviane, Jean-Pierre, Zohra... Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’elle les retrouve régulièrement au 9 rue du Terras. Mais aujourd’hui est un jour particulier. Maria est officiellement accueillie. Fatou poursuit les présentations l’air de rien, parvenant à garder son sérieux. Rien ne doit perturber le bon déroulement de cette cérémonie qu’elle a imaginée pour les nouveaux venus.

Échange des cultures


Dix minutes plus tard, tout le monde s’active dans un brouhaha général. On épluche les oignons, fait blanchir le choux, découpe les poivrons, prépare les boulettes de viande. Derrière le bruit des casseroles et les bavardages, on perçoit en fond sonore les tubes de Ghitâ Munteanu et Simona Boncut, duo folklore très en vogue à Bucarest.
 Maria est aux commandes, c’est elle qui a défini le menu. Tout à l’heure, lorsque tous s’assoiront autour de la grande table déjà dressée, c’est encore elle qui choisira le sujet de la discussion. Le mois prochain, ce sera quelqu’un d’autre. Qui ? On ne sait pas encore.

« Chaque mois, un participant de l’atelier cuisine est tiré au sort, explique Fatou. Il nous présente un plat de chez lui que l’on cuisine ensemble et il choisit un thème pour animer le repas. Suivant le sujet, le mariage par exemple, chacun explique aux autres comment cela se passe dans sa culture. »

 
Fatou chante la diversité

Un repas interculturel

 


Ce rendez-vous mensuel est emblématique du projet qui trottait dans la tête de Fatou depuis des années, et pour lequel elle a rouvert l’accueil des Grand Carmes, il y a un peu plus d’un an et demi. Le lieu était en jachère depuis 2009. Originaire du quartier, où elle a vécu durant vingt-cinq ans, Fatou a toujours été persuadée qu’il y avait un réel besoin : « Dans ce quartier où chacun reste un peu chez soi, il manquait un lieu d’échange, de partage, un endroit simple et chaleureux où se poser. Notamment pour les femmes qui, pour beaucoup d’entre elles ici, n’ont aucune vie sociale. »
 

Un défi


Après dix années au service des sans-abri, au sein de l’accueil de jour de Béthanie tenu par le Secours Catholique, elle-même avait envie d’autre chose. « J’adore accueillir, c’est ce que je voulais continuer à faire, mais je souhaitais aussi animer, partager, construire. »

Le délégué du Secours Catholique des Bouches-du-Rhône lui donne à l’époque trois mois pour faire ses preuves. Fatou retrousse ses manches, recontacte deux amies qu’elle a gardées dans le quartier et se rend au square voisin à la rencontre des femmes qui attendent la sortie de l’école. Plusieurs acceptent l’invitation. « Je suis venue une première fois par curiosité, raconte Fatima. Son sourire et sa gentillesse m’ont donné envie de revenir. » L’opération est un succès.


Fatou est fière de pouvoir dire que quinze nationalités se mélangent ici, au gré des ateliers cuisine, couture, théâtre, informatique... Cette interculturalité, elle a décidé d’en faire un pilier du lieu. « Je ne voulais pas que comme dans d’autres centres sociaux, les personnes qui viennent ici se regroupent entre elles, souvent par facilité, selon la langue, la culture, la religion. Je souhaitais que ce soit aussi pour elles un lieu d’ouverture d’esprit et de découverte de l’autre. »

« Être curieux »

Il ne suffit pas d’être tolérant, est-elle persuadée, il faut être curieux de la différence. Une conviction qui lui vient de sa double culture, dit-elle. Adoptée à l’âge de 6 ans par un couple de Français, elle a toujours gardé des liens avec sa famille au Sénégal. « Une partie d’entre eux sont musulmans, les autres sont chrétiens. Chez nous, c’est fréquent », aime-t-elle dire. Pour qu’il y ait un réel échange, considère Fatou, il faut le favoriser, voire le provoquer. « Si on attend que cela se fasse, il ne se passera jamais rien. D’où mon choix de poser des règles, comme l’obligation de discuter en français afin que tout le monde puisse comprendre. Ou d’organiser des événements comme ce repas mensuel. »


Depuis quelques mois, Fatou concocte un nouveau projet : un atelier coiffure et soins. Là aussi, évidemment, tout sera interculturel.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Xavier Schwebel/Secours Catholique
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