Turquie : terre d’accueil sous pression pour les exilés syriens

Publié le 13/10/2014
Syrie, Turquie
 

La Turquie, qui a ouvert ses frontières, a accueilli plus de 700 000 exilés fuyant la Syrie à partir de 2011. Depuis le début d’année, le pays fait face à un regain du nombre de Syriens demandant sa protection. Face aux tensions suscitées par cette nouvelle vague migratoire, Caritas Turquie et les ONG locales se mobilisent en toute discrétion.

Dans les rues bondées de Gaziantep, sous le concert des klaxons, les chauffeurs de taxi n’ont que ces mots à la bouche : « Les Syriens sont partout, partout… » L’homme hausse les sourcils dans son rétroviseur face au « nombre de vols qui augmentent », aux Syriens qui s’obstinent à vouloir payer en livres syriennes.

Cette ville à 50 km au nord de la frontière avec la Syrie s’est couverte de fanions aux couleurs des nombreux partis en lice pour les municipales du 30 mars et la présidentielle du mois d’août. Le chauffeur relaie la rumeur : « Erdogan permet aux Syriens d’installer leurs commerces sans payer de taxes et l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir, ndlr) distribue des cartes électorales : ils vont voter, et devinez pour qui ! »

Depuis 2011, la Turquie a mis en place une politique généreuse en accueillant les populations qui cherchaient sa protection comme invités (voir ci-dessous). Mais le pays est sous pression. Au mois de janvier, plus de 20 000 Syriens ont traversé la frontière. Le plus important afflux depuis un an, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Au début du mois de février, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan avançait le chiffre de 700 000 Syriens en Turquie, dont 220 000 dans 22 camps humanitaires, parmi les 2,5 millions de personnes qui ont fui le conflit.

Des Syriens ont créé une école

Dans la province voisine de Hatay, la pression migratoire est palpable. Cette région très arabophone, intégrée à la Syrie jusqu’à la fin du mandat français en 1939, a entretenu des liens privilégiés avec Damas. « Il y a ici 100 000 Syriens, expose la responsable locale d’une ONG chrétienne, qui travaille à Kirikhan et Reyhanli, et qui tient à rester anonyme. La plupart ont sur place des membres de leur famille ou des relations professionnelles. Certains se réfugient quelques jours avant de gagner l’intérieur du pays, d’autres s’installent et trouvent du travail… À Reyhanli, des Syriens ont créé une école. » Les ONG ont pris acte de cette situation et soutiennent l’activité locale et les populations bouleversées par cet apport démographique.

« 30 000 Syriens vivent à Antioche — une ville de 200 000 habitants — mais ils restent invisibles, analyse la jeune responsable de l’ONG chrétienne. La plupart des Syriens ici sont sunnites ; ils se méfient des alévis, qui sont pro-Assad et majoritaires dans la ville. » De même, les ONG, en particulier chrétiennes, travaillent dans la plus grande discrétion. Plusieurs attentats ont accentué la tension. À Reyhanli, le 11 mai 2013, une voiture piégée a fait 46 morts. Les 20 et 23 février, du côté syrien de la frontière, deux autres voitures piégées ont fait 33 morts, visant les personnes déplacées et des médecins.

Caritas auprès des réfugiés à Istanbul

À Istanbul, à plus de 1 000 kilomètres de la frontière, les effets de la guerre en Syrie sont tout aussi visibles. « Il y a sans doute 150 000 Syriens en ville. Certains sont très bien installés dans des quartiers périphériques, d’autres ont à peine de quoi vivre dans les parcs et jardins publics », estime Selen, qui travaille sur ce sujet pour Caritas Turquie. Caritas a mis en place des programmes de soutien aux migrants depuis la première guerre du Golfe en 1991.

Ici, les migrants trouvent une assistance matérielle (un vestiaire, des bons d’achat alimentaires), un soutien dans leurs démarches administratives et médicales, et des initiatives comme des bourses d’études et un groupe qui réunit des femmes migrantes. Depuis deux ans, les Syriens en sont les premiers bénéficiaires. Fin février, 670 familles, soit 6 000 personnes, étaient passées par Caritas ; 1 000 à 1 200 familles seraient en attente.

« Beaucoup de Syriens espèrent trouver du travail et l’aide de leur communauté à Istanbul, ils se sentiraient prisonniers dans les camps », estime Mgr François Yakan, vicaire patriarcal des Chaldéens et fondateur de l’ONG Kader, créée pour aider les chrétiens fuyant l’Irak. À la sortie de la messe célébrée pour les réfugiés, le parvis de la cathédrale du Saint-Esprit, à deux pas de la nonciature, est bondé.

Mgr Yakan : « Malheureusement, la vie n’est pas facile ici, il n’y a pas assez de structures d’accueil », et le nouvel effort demandé à la communauté chrétienne pèse lourd. Certaines semaines, Kader aurait vu arriver 1 300 migrants. Les Syriens s’ajoutent aux Irakiens qui continuent à quitter leur pays. Certains Irakiens, qui avaient trouvé refuge à Alep (dans le nord de la Syrie), sont poussés à un deuxième exil.

Un tremplin pour l’Europe

Dans le quartier de Yedikule, situé dans le sud-ouest d’Istanbul, une quinzaine de jeunes, souvent des déserteurs de l’armée syrienne, logent dans un appartement trouvé grâce à une association culturelle chrétienne syriaque orthodoxe. Ils sont arrivés dans la ville après un périple de 1 500 km, où ils ont abandonné leurs économies. Et l’espoir de revoir leur pays. « Auriez-vous des visas pour la France ? », lancent-ils, presque sérieux.

Car Istanbul est pour eux le tremplin vers l’Europe. « J’ai un rendez-vous auprès de l’ambassade d’Allemagne », se réjouit Mirza, 26 ans, originaire d’al-Qamisli (nord-est), qui espère rejoindre des membres de sa famille installés depuis vingt ans pour certains en Suède, en Allemagne et en Suisse.

D’autres font affaire avec les passeurs et essaient, parfois avec succès, de passer la frontière grecque. Philippe, la vingtaine, se remet à peine de sa dernière tentative. « Les policiers m’ont pris et battu, ils m’ont volé mon portable et mon argent. Quand ils ont vu que j’étais Syrien, ils m’ont relâché et souhaité bonne chance pour la prochaine fois. »


Les autorités turques ne reconnaissent pas les Syriens comme réfugiés

En Turquie, l’asile politique est très restreint. Ankara a certes ratifié la Convention de Genève de 1951, mais en a limité l’application aux ressortissants européens. Les autorités turques ont autorisé le Haut-Commissariat aux réfugiés à gérer les demandes d’asile des ressortissants non européens, et accepte sur son sol de manière temporaire les demandeurs d’asile dans l’attente de l’obtention du statut de réfugié dans un pays tiers.

Les Syriens n’ont pas accès à cette procédure de demande d’asile. Ils bénéficient cependant d’un statut d’“invités” et sont tolérés sur le sol turc. Ils reçoivent un soutien dans les camps et en dehors. Ils peuvent consulter des médecins à l’hôpital public sans frais, scolariser leurs enfants et surtout travailler, ce qui est interdit aux demandeurs d’asile.

Les ONG ont dénoncé cette situation très tôt, car les Syriens se retrouvaient ainsi sans document officiel d’identité ni titre de séjour. Depuis quelques mois, un système d’enregistrement auprès de la police s’est mis en place, mais il reste limité aux grandes villes et aux provinces frontalières.

Adrien Bail
Crédits photos: © Caritas Internationalis
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