Entretien : comment réinventer le travail ?

Publié le 06/11/2013
 

Tandis que le Secours Catholique publie son rapport statistique sur l’emploi, les Semaines sociales de France organisent leur session nationale sur le thème “Réinventer le travail”. Les présidents de ces deux associations, François Soulage et Jérôme Vignon, nous livrent leur vision de l’avenir du travail dans une société française gravement touchée par le chômage.

Aujourd’hui, de plus en plus de travailleurs font face à la précarité. Le travail ne devrait-il pas protéger de cette précarité et permettre de vivre dignement ?

François Soulage : Le concept même de travailleur pauvre répond à cette question. Aujourd’hui, dans les conditions de rémunération actuelles et avec la multiplication du travail précaire, le travail seul ne protège pas suffisamment de la précarité.

Jérôme Vignon : Le mot “suffisamment” est capital. Certes, la part des travailleurs pauvres augmente en France et en Europe, les femmes étant les plus touchées. Ces personnes qui vivent souvent en dessous du seuil de pauvreté représentent environ 7 % des actifs occupés. Pourtant, le taux de pauvreté de ceux qui sont au chômage en France est près de cinq fois plus élevé que celui des personnes en emploi. Le travail ne protège pas assez, mais il reste indispensable pour s’en sortir.

Quel rôle peut-on assigner aujourd’hui au travail si ce n’est sortir l’individu de la précarité ?

François Soulage : Le travail est non seulement producteur de revenus mais c’est aussi une manière de s’accomplir, d’exister dans une société, de participer à la fabrication et la production de richesse collective. Il est un lieu de création de lien social pour beaucoup. Cette définition m’amène à penser qu’il n’est pas nécessaire de réinventer le travail, mais important d’en questionner les conditions.

M. Vignon, pourquoi avoir choisi ce thème, “Réinventer le travail”, pour la session nationale des Semaines sociales de France ?

Jérôme Vignon : Dans “réinventer”, il y a l’idée d’agir : repenser d’abord, porter un regard neuf et surtout ouvrir des pistes de changement. Il y a une quinzaine d’années, on a voulu imaginer abstraitement une société où le travail deviendrait facultatif. On pensait supprimer le chômage en permettant à ceux qui le voudraient de se consacrer à d’autres activités au travers d’une allocation universelle.

Or réinventer le travail ne doit pas être le rendre facultatif ou le supprimer. L’attente de nos concitoyens est, avec un travail rémunéré, de voir reconnue leur contribution à la richesse sociale. Aujourd’hui, les critères d’évaluation, les jugements sur le succès ou la performance sont trop extérieurs au vécu du travail. Ils passent à côté de la perception que les personnes ont de l’effort qu’elles fournissent, du mal qu’elles se sont donné. La reconnaissance est une clé dans la réinvention du travail.

Pour répondre aux difficultés actuelles, syndicats et forces politiques plaident pour “remettre l’homme au cœur de l’économie”. N’est-ce pas de l’ordre du slogan ?

Jérôme Vignon : Pas du tout. Mettre l’homme au cœur de la vie économique, une attention constante de la doctrine sociale de l’Église, c’est rendre légitime la recherche d’amélioration de la qualité de l’emploi comme but prioritaire dans l’organisation du marché du travail et dans les politiques d’emploi. C’est accepter l’idée de standards minimaux que se donne la collectivité. C’est d’ailleurs un grand thème européen, en ce moment où se repose la question d’une Europe sociale. Placer l’homme au centre de la vie du travail revient à considérer qu’il ne vend pas son travail comme une marchandise. Le pivot de référence devient alors une vie digne, un travail décent.

Le pari que fait le modèle européen dans l’économie sociale de marché est de suivre cette boussole. Beaucoup le mettent à mal, pourtant, expliquant qu’une pression sur les gens, une plus grande flexibilité des contrats est plus efficace. Or l’engagement, la fidélité sont des sources de qualité et d’innovation irremplaçables à long terme. C’est un défi que de garder le cap.

François Soulage : Mettre l’homme au cœur de la vie économique, c’est se poser la question “que peut-on attendre de la mise en route de chaque personne dans son accomplissement personnel, dans la mise en œuvre de ses propres capacités ?”. Actuellement, on ne cherche pas à utiliser au mieux la capacité des gens, on veut juste utiliser leur force de travail. Mais ce qui tient de l’intelligence, la capacité d’innovation de chacun, n’est pas assez au cœur du développement économique. Or quand on laisse une place à la créativité dans le travail, les progrès de productivité sont là grâce aux travailleurs.

Cela ne peut advenir que si les entreprises ont conscience d’avoir une responsabilité sociale. L’ont-elles vraiment ?

François Soulage : J’ai l’impression que c’est de plus en plus le cas. Par exemple, le Secours Catholique accompagne une entreprise d’insertion en Haute-Savoie. Celle-ci est soutenue par un club de 80 entreprises qui sont réparties dans un large bassin d’emploi de la région.

Elles ont compris que si elles ne jouaient pas la carte de la cohésion sociale de leur territoire, elles en pâtiraient à terme. Je l’ai vu dans plusieurs régions : à Morlaix, à Cholet où cela existe depuis longtemps... Il y a là une prise de conscience que l’on va continuer à développer.

 


Les Semaines sociales de France proposent de réinventer le travail

La session nationale des Semaines sociales de France sur le thème “Réinventer le travail” se tient du 22 au 24 novembre à Lyon, Paris et Strasbourg. Plus d’informations pratiques sur www.ssf-fr.org.


 

Sophie Lebrun
Crédits photos: © Elodie Perriot/Secours Catholique
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