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Je me suis retrouvé sans travail
Ep.3
Daniel

Daniel, 40 ans, a vécu le confinement comme un choc financier, mais aussi psychologique. Ce cuisinier sétois espère que la renaissance du tourisme va l'aider à stabiliser sa situation personnelle déjà fragile avant l'épidémie.

Les derniers clients du déjeuner sont retournés travailler. Assis derrière une table déjà dressée pour le service du soir, à la terrasse du restaurant qui l'emploie dans une ruelle de Sète (Hérault), Daniel peut souffler.

Silhouette de colosse, sourire avenant accroché au visage, le cuisinier plaisante avec les serveuses du bar voisin, répond à un habitué sur l'assaisonnement de son tartare. « Depuis qu'on a rouvert, j'ai repris à temps plein et ça fait du bien, glisse le quadragénaire, cet après-midi de juin. On retrouve du lien social. La vie reprend, on a du monde, alors on reste positif. »

Quel contraste avec les mois de confinement. Ses rideaux de fer baissés en un éclair, sa ville devenue lugubre et toute une économie touristique au point mort. L'annonce, le 14 mars, de la fermeture des cafés et restaurants s'est abattue comme la foudre sur le quotidien de Daniel.

« On avait prévu de fermer le soir pour rouvrir le dimanche avec beaucoup de réservations, se souvient-il. On avait gonflé le stock, blindé les frigos. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé coincé chez moi, sur mon canapé, sans travail et avec des revenus diminués. »

Daniel sur la terrasse du restaurant qui l'emploie à Sète.

J'étais déjà fauché,
comme souvent en milieu de mois

Né en Haïti, Daniel est arrivé en France à l'âge de six ans, peu après son père, bagagiste. Sa mère travaillait comme femme de ménage. La famille s'installe dans le quartier populaire de Barbès, à Paris. Apprenti dès 15 ans, le fils travaille dans des restaurants d'Ile-de-France avant de s'installer dans l'Hérault, il y a neuf ans, où son beau-père d'alors résidait.

Il élève aujourd'hui seul, en garde alternée, ses quatre enfants âgés de 6 à 17 ans. « La première semaine du confinement a été tranquille, retrace le père célibataire. Mes enfants étaient chez leur mère. »

Les problèmes apparaissent les jours suivants. « J'étais déjà fauché, comme souvent en milieu de mois. » Daniel ne peut pas compter sur son salaire de mars : le temps que le chômage partiel se mette en place, il ne touchera qu'environ 830 euros, une demi-paie, heures supplémentaires comprises. Trop peu pour couvrir ses frais et mensualités.

Daniel rembobine le fil de son marasme financier : « Jusqu'à ma séparation, je gagnais bien ma vie. À ce moment-là, il a fallu changer de travail, vendre la maison à perte, payer seul un loyer, l'eau, le gaz et l'électricité. J'ai des crédits à la consommation. » Après une période de chômage, le cuisinier a retrouvé un CDI en juillet 2019, mais sa situation « n'était pas stabilisée quand le confinement est arrivé ».

Une assistante sociale propose à Daniel de bénéficier de colis de la Banque alimentaire et du Secours Catholique.

Une urgence apparaît, qui l'obsède : nourrir les enfants. « Je ne voyais pas comment faire », tranche-t-il. La mère de Daniel ne vit que d'une petite retraite et ne peut le dépanner longtemps.

À partir d'avril, puis en mai, son employeur manque de trésorerie pour lui verser plus que l'indemnité de chômage partiel couverte par l'État et l'Unédic - 70% du salaire brut, environ 84% du net - soit 1 400 euros.

Le cuisinier se tourne vers une assistante sociale. Celle-ci a maintenu des permanences par téléphone. Elle l'oriente vers le Secours Catholique et la Banque alimentaire, qui lui propose de passer chercher des colis.

Chaque lundi, le panier apporte un répit immédiat. « En temps normal, la cantine coûte 2 à 3 euros par repas, calcule Daniel. Je ne peux pas nourrir mes enfants pour ce prix-là. Avec la Banque alimentaire, je ne partais plus de rien, je n'angoissais plus en me disant : "Les enfants arrivent, comment je vais faire ?" ».

Daniel n'a pas l'habitude de demander de l'aide. Son air bonhomme semble doué pour camoufler les difficultés et le cuisinier n'a longtemps compté que sur lui-même. « Jusqu'au divorce, je me disais : "Ne demande jamais d'aide pour ne pas être redevable". Mais on passe à côté de petites choses qui peuvent adoucir la vie. »

Daniel se souvient de la première distribution alimentaire comme d'une épreuve teintée de gêne. « Mais les gens qui distribuent ne donnent pas que de la nourriture, insiste-t-il. On partage aussi un moment d'échange qui fait du bien. »

Avec la Banque alimentaire, je ne m'angoissais plus sur comment nourrir mes enfants.

Daniel a fêté les anniversaires de ses deux plus jeunes filles avec les moyens du bord.

Daniel a reçu le confinement comme un choc financier, mais aussi comme un coup violent au moral. Seules les semaines de huis clos avec ses enfants lui ont apporté du réconfort. « J'ai adoré passer du temps avec eux, car d'habitude, ma mère les garde, sauf pendant mes jours de repos. »

Les périodes d'enfermement passées seul ont été « bénéfiques pour le budget, mais pas pour le bien-être mental ». « Je n'ouvrais pas les volets, je cogitais sur mes problèmes sans savoir quel futur se profilait », décrit Daniel, réfugié de longues heures devant la télévision.

Déjà isolé par sa séparation qui l'a coupé d'une partie de ses amis, Daniel a retrouvé de l'oxygène dans la reprise du travail. Son salaire enfin rétabli lui laisse maintenant espérer un retour à l'équilibre financier.

En faisant attention, je devrais m'en sortir, à condition de ne plus revivre un chaos pareil.

éclairage
La demande d'aide alimentaire en forte hausse

Depuis le début de la crise sanitaire, les Banques alimentaires ont observé une augmentation de 15 à 30% de la demande en aide alimentaire, selon les territoires. Pour faire face à ce bond, le réseau a dû puiser dans ses stocks de produits secs qu'il doit désormais reconstituer. Les Banques alimentaires craignent que la situation ne s'aggrave encore dans les prochains mois si la hausse du chômage s'avère durable.

En 2018, un sondage réalisé par l'institut CSA avait en effet montré que 35% des bénéficiaires de l'aide alimentaire y avaient eu recours à la suite de la perte de leur emploi. Le Secours Catholique a quant à lui distribué plus de 5 millions d'euros en chèques-services, permettant aux ménages aidés de faire des courses en produits alimentaires et d'hygiène.

Je me suis retrouvé sans travail
Ep.3
Daniel

Daniel, 40 ans, a vécu le confinement comme un choc financier, mais aussi psychologique. Ce cuisinier sétois espère que la renaissance du tourisme va l'aider à stabiliser sa situation personnelle déjà fragile avant l'épidémie.

Les derniers clients du déjeuner sont retournés travailler. Assis derrière une table déjà dressée pour le service du soir, à la terrasse du restaurant qui l'emploie dans une ruelle de Sète (Hérault), Daniel peut souffler.

Silhouette de colosse, sourire avenant accroché au visage, le cuisinier plaisante avec les serveuses du bar voisin, répond à un habitué sur l'assaisonnement de son tartare. « Depuis qu'on a rouvert, j'ai repris à temps plein et ça fait du bien, glisse le quadragénaire, cet après-midi de juin. On retrouve du lien social. La vie reprend, on a du monde, alors on reste positif. »

Quel contraste avec les mois de confinement. Ses rideaux de fer baissés en un éclair, sa ville devenue lugubre et toute une économie touristique au point mort. L'annonce, le 14 mars, de la fermeture des cafés et restaurants s'est abattue comme la foudre sur le quotidien de Daniel.

« On avait prévu de fermer le soir pour rouvrir le dimanche avec beaucoup de réservations, se souvient-il. On avait gonflé le stock, blindé les frigos. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé coincé chez moi, sur mon canapé, sans travail et avec des revenus diminués. »

Daniel sur la terrasse du restaurant qui l'emploie à Sète.

J'étais déjà fauché,
comme souvent en milieu de mois

Né en Haïti, Daniel est arrivé en France à l'âge de six ans, peu après son père, bagagiste. Sa mère travaillait comme femme de ménage. La famille s'installe dans le quartier populaire de Barbès, à Paris. Apprenti dès 15 ans, le fils travaille dans des restaurants d'Ile-de-France avant de s'installer dans l'Hérault, il y a neuf ans, où son beau-père d'alors résidait.

Il élève aujourd'hui seul, en garde alternée, ses quatre enfants âgés de 6 à 17 ans. « La première semaine du confinement a été tranquille, retrace le père célibataire. Mes enfants étaient chez leur mère. »

Les problèmes apparaissent les jours suivants. « J'étais déjà fauché, comme souvent en milieu de mois. » Daniel ne peut pas compter sur son salaire de mars : le temps que le chômage partiel se mette en place, il ne touchera qu'environ 830 euros, une demi-paie, heures supplémentaires comprises. Trop peu pour couvrir ses frais et mensualités.

Daniel rembobine le fil de son marasme financier : « Jusqu'à ma séparation, je gagnais bien ma vie. À ce moment-là, il a fallu changer de travail, vendre la maison à perte, payer seul un loyer, l'eau, le gaz et l'électricité. J'ai des crédits à la consommation. » Après une période de chômage, le cuisinier a retrouvé un CDI en juillet 2019, mais sa situation « n'était pas stabilisée quand le confinement est arrivé ».

Une assistante sociale propose à Daniel de bénéficier de colis de la Banque alimentaire et du Secours Catholique.

Une urgence apparaît, qui l'obsède : nourrir les enfants. « Je ne voyais pas comment faire », tranche-t-il. La mère de Daniel ne vit que d'une petite retraite et ne peut le dépanner longtemps.

À partir d'avril, puis en mai, son employeur manque de trésorerie pour lui verser plus que l'indemnité de chômage partiel couverte par l'État et l'Unédic - 70% du salaire brut, environ 84% du net - soit 1 400 euros.

Le cuisinier se tourne vers une assistante sociale. Celle-ci a maintenu des permanences par téléphone. Elle l'oriente vers le Secours Catholique et la Banque alimentaire, qui lui propose de passer chercher des colis.

Chaque lundi, le panier apporte un répit immédiat. « En temps normal, la cantine coûte 2 à 3 euros par repas, calcule Daniel. Je ne peux pas nourrir mes enfants pour ce prix-là. Avec la Banque alimentaire, je ne partais plus de rien, je n'angoissais plus en me disant : "Les enfants arrivent, comment je vais faire ?" ».

Daniel n'a pas l'habitude de demander de l'aide. Son air bonhomme semble doué pour camoufler les difficultés et le cuisinier n'a longtemps compté que sur lui-même. « Jusqu'au divorce, je me disais : "Ne demande jamais d'aide pour ne pas être redevable". Mais on passe à côté de petites choses qui peuvent adoucir la vie. »

Daniel se souvient de la première distribution alimentaire comme d'une épreuve teintée de gêne. « Mais les gens qui distribuent ne donnent pas que de la nourriture, insiste-t-il. On partage aussi un moment d'échange qui fait du bien. »

Avec la Banque alimentaire, je ne m'angoissais plus sur comment nourrir mes enfants.

Daniel a fêté les anniversaires de ses deux plus jeunes filles avec les moyens du bord.

Daniel a reçu le confinement comme un choc financier, mais aussi comme un coup violent au moral. Seules les semaines de huis clos avec ses enfants lui ont apporté du réconfort. « J'ai adoré passer du temps avec eux, car d'habitude, ma mère les garde, sauf pendant mes jours de repos. »

Les périodes d'enfermement passées seul ont été « bénéfiques pour le budget, mais pas pour le bien-être mental ». « Je n'ouvrais pas les volets, je cogitais sur mes problèmes sans savoir quel futur se profilait », décrit Daniel, réfugié de longues heures devant la télévision.

Déjà isolé par sa séparation qui l'a coupé d'une partie de ses amis, Daniel a retrouvé de l'oxygène dans la reprise du travail. Son salaire enfin rétabli lui laisse maintenant espérer un retour à l'équilibre financier.

En faisant attention, je devrais m'en sortir, à condition de ne plus revivre un chaos pareil.

éclairage
La demande d'aide alimentaire en forte hausse

Depuis le début de la crise sanitaire, les Banques alimentaires ont observé une augmentation de 15 à 30% de la demande en aide alimentaire, selon les territoires. Pour faire face à ce bond, le réseau a dû puiser dans ses stocks de produits secs qu'il doit désormais reconstituer. Les Banques alimentaires craignent que la situation ne s'aggrave encore dans les prochains mois si la hausse du chômage s'avère durable.

En 2018, un sondage réalisé par l'institut CSA avait en effet montré que 35% des bénéficiaires de l'aide alimentaire y avaient eu recours à la suite de la perte de leur emploi. Le Secours Catholique a quant à lui distribué plus de 5 millions d'euros en chèques-services, permettant aux ménages aidés de faire des courses en produits alimentaires et d'hygiène.