Lampedusa : un 3 octobre sous le signe de la solidarité

Publié le 06/10/2014
Lampedusa : un 3 octobre sous le signe de la solidarité
 

Les habitants de Lampedusa ainsi que des rescapés et des familles des victimes du naufrage dramatique qui a eu le 3 octobre 2013 se sont retrouvés, un an après, pour commémorer la tragédie. Plusieurs acteurs de la société civile dont Caritas Italie étaient présents auprès d’eux.

À Lampedusa, petite île italienne de la Méditerranée, la nuit apporte un peu de fraîcheur aux habitants. Pour la famille de Bartolomeo, dit Lilo, un rituel commence vers 21 heures : devant la porte de l’appartement au rez-de-chaussée d’une bâtisse carrée, on sort les chaises en bois de la cuisine, on s’installe sur le large trottoir en béton qui sert de terrasse et on discute avec les voisins sous la faible lumière orangée des lampadaires.

Ce soir du 2 octobre, le quinquagénaire est assis à côté de Tima*. Le jeune Érythréen de 25 ans échange avec lui quelques mots, mais surtout des sourires et des accolades. Son précédent passage à Lampedusa date de l’année dernière : Tima est l’un des rescapés du naufrage du 3 octobre 2013 qui a fait 368 morts sur les 500 passagers clandestins.

« Un soir, nous étions ici même, dehors, à boire le café, se souvient Lilo, quand j’ai vu un homme pleurer assis par terre. Alec avait survécu mais ne savait pas où dormir. » L’Italien lui a ouvert sa porte, comme à Tima et beaucoup d’autres durant quatre mois. « Alec est aux Pays-Bas, mais il n’a pas de papier, il n’a pas pu venir. »

Tima, en procédure en Norvège pour obtenir le statut de réfugié, a pu venir, lui, commémorer le naufrage avec une trentaine d’autres Érythréens, rescapés et familles des victimes. Ils ont été invités par le Comité du 3 octobre, créé par des Italiens et réfugiés il y a un an, pour faire de cette date une Journée du souvenir et de la mémoire de l’immigration. Une manière de lutter contre l’indifférence face aux décès survenus en mer. Pour ce premier "anniversaire", le Comité et l’association italienne Arci, qui promeut l’action sociale et les droits de l’homme à travers la culture, ont organisé un festival du 1er au 5 octobre. Avec de nombreux partenaires dont Migreurop et Caritas Italie, ils ont rassemblé 350 personnes pour réfléchir aux causes et conséquences de l’immigration clandestine. L’objectif : interroger les politiques publiques nationales et européenne, tout en soutenant les rescapés.

Se souvenir pour améliorer l’avenir

Au matin du 3 octobre, sur la jetée au bout du port de la ville, Lilo et Tima ont les yeux rougis. Avec les autres Érythréens, ils posent leur regard sur la mer, au large. Durant ces longues minutes de recueillements, des femmes pleurent l’absence de leur mari ou de leur enfant disparu durant le naufrage.

Pour Adal, dont le frère était sur le bateau, « ce drame aurait pu être évité ». L’homme massif aux cheveux noirs et frisés sait ce qu’il en coûte de vouloir fuir une dictature et de se heurter aux frontières de l’Europe : il a fait la traversée il y a quelques années. Placé en centre de rétention à Malte, il a été renvoyé en Érythrée, où il a connu la prison et la torture. Il s’est échappé et a trouvé refuge en Suède depuis 2005. « Mais nous ne sommes pas là pour le passé, insiste-t-il. Nous sommes aujourd’hui ensemble, unis, pour aller de l’avant et penser à l’avenir. »

Dans la matinée, devant un parterre de politiques italiens et européens, il a plaidé pour des opérations de sauvetage en Méditerranée. Tout comme le président de Caritas Italie, Mgr Giuseppe Merisi, qui s’est inquiété de l’arrêt prévu fin octobre de l’opération militaire Mare Nostrum. Depuis un an, ce dispositif lancé par l’État italien mobilise les forces de l’armée dans la zone pour intercepter les embarcations. 144 000 personnes auraient été sauvées grâce au dispositif, et quelque 500 trafiquants arrêtés. Aujourd’hui, les autorités italiennes aimeraient bien confier cette mission à l’agence européenne Frontex, chargée de lutter contre l’immigration clandestine. Mais pour Olivero Forti, responsable migrations à Caritas Italie, « nous ne pensons pas que ce serait une bonne chose : si c’est le cas, nous allons sûrement voir augmenter le nombre de morts en mer à nouveau, comme avant Mare Nostrum ».

Les "gesticulations des officiels", Lilo n’en a cure. « Lampedusa ne les a pas attendus pour agir, nous faisons notre devoir d’humain sans eux, par solidarité », s’emporte celui qui a accueilli une centaine de migrants chez lui ces dernières années. Comme lui, de nombreux habitants de l’île ont assisté aux commémorations avec les rescapés et les familles des victimes. Et quand, en début d’après-midi, ils sont allés en bateau sur le lieu du naufrage, déposer une couronne de fleur et une stèle au fond de l’eau, plusieurs pêcheurs ont mené leur barque avec eux. L’un d’entre eux a été le premier sur place l’an dernier, sauvant 47 personnes de la noyade et prévenant les gardes côtes.

Une quête vers la démocratie

À 16h30, Aman, 24 ans, attend sur le parvis de l’église de Lampedusa. La silhouette frêle, les épaules rentrées, son regard s’arrête sur des pancartes accrochées à un fil tendu entre les deux extrémités de la place surplombée par l’édifice religieux ocre. Chacune d’entre elle rappelle la date et le nombre de morts des naufrages ayant eu lieu depuis un an. Le jeune homme habite Stockholm maintenant. « Là-bas, je vais à l’école dans le cadre de la procédure pour devenir réfugié, explique-t-il dans un anglais hésitant. Je suis venu pour la commémoration mais je ne reviendrai plus. Lampedusa, ce n’est pas un lieu bien pour moi. » Pourquoi la Suède ? « Pas de racisme, et la démocratie », dit-il avant d’entrer dans l’église pour une célébration du souvenir.

Beaucoup de personnalités religieuses ont fait le déplacement, dont le cardinal Antonio Maria Véglio, président du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes déplacées. Derrière l’autel, il écoute les Érythréens chanter à pleins poumons une louange catholique de leur pays. Tous arborent fièrement un chapelet en bois, en nacre blanc ou en plastique bleu fluorescent autour du cou, offert quelques jours plus tôt par le pape lors d’une rencontre privée à Rome. Dans l’assemblée, Aziza et Lavinia suivent les prières avec attention. Ces deux jeunes femmes travaillent dans un centre d’accueil de migrants de Caritas à Bolzano. « Certaines des personnes que nous recevons sont passées par Lampedusa. Nous voulions voir cette étape de leur chemin, expliquent-elles. Cette journée est très touchante, on sent une forte entraide. »

Un dernier hommage

À la sortie, elles rejoignent le cortège qui s’engage dans la rue principale. Longeant le bord de la mer sous un ciel menaçant, celui-ci se dirige vers la Porte de l’Europe, une grande arche de plusieurs mètres construite à la pointe de l’île. « Nous avons rendu un dernier hommage aux décédés », raconte Lilo. Sous des trombes d’eau, au milieu d’un orage grondant, des éclairs et du tonnerre, Tima, Adal, Aman et les autres ont chanté à leur mémoire, puis tous ont lancé leur fleur à l’eau.

Vers 21 heures, Lilo reprend son rituel dans la nuit redevenue calme, les chaises et le café réinvestissent le trottoir. Tima et un ami, Bibi, les rejoignent sourire aux lèvres après un tour au centre-ville. Ils ont bu des bières, rigolé avec d’autres, dragué un peu. Alors, cette journée ? « C’était bon et triste, note Bibi, de se souvenir de nos amis. » Maintenant, ils veulent être dans la joie et les projets. Avant de partie se coucher, Lilo confie : « Tima a envie de revenir vivre à Lampedusa. C’est comme mon fils, ce serait tellement bien de l’avoir ici. »

* Les prénoms ont été changés.


Caritas Italie répond à l’appel du pape

Depuis sa visite à Lampedusa, en juillet 2013, le pape François appelle régulièrement les chrétiens à « ouvrir les portes de leur cœur » et à aider les migrants.

« La Caritas est aujourd’hui la plus grande association italienne de soutien aux étrangers, explique Olivero Forti, responsable Migrations de Caritas Italie. Nous avons accueilli près de 15 000 personnes venus d’ailleurs en 2014. » Sur l’île, l’association a plusieurs projets. Elle a entrepris l’aménagement d’une maison appartenant au diocèse pour recevoir des migrants. Les bénévoles de l’île vont aussi proposer des ateliers pour les mineurs, quand le centre de rétention des clandestins réouvrira, fin octobre. « Mais nous ne savons pas encore ce que les autorités – qui prennent en charge les migrants après interceptions des bateaux – comptent faire : peut-être enverront-ils les plus jeunes directement en Sicile. Nous adapterons nos propositions quand nous en saurons plus », conclut Olivero Forti.

Sophie Lebrun
Crédits photos: © Lionel Charrier-Myop/Secours Catholique
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