Les souvenirs indélébiles de Muriel

Publié le 30/05/2016
Douai
Les souvenirs indélébiles de Muriel
 

Ce fut bref, un mois. Il y a cinquante ans. Pourtant, Muriel Darly se rappelle avec précision ce séjour dans la famille Gleizes, organisé par le Secours Catholique. « Cet été-là, raconte-t-elle, j’ai découvert une autre réalité. »

« Je me souviens de tout, assure Muriel Dalery. Je peux vous décrire la pièce, les placards, les moindres détails. » L’épisode remonte pourtant à une cinquantaine d’années, lorsque, gamine du faubourg de Béthune, un quartier populaire de Douai (Nord), Muriel pose sa valise chez M. et Mme Gleizes, dans l’Indre-et-Loire.

La sexagénaire peut même citer l’adresse : 12 rue Naudin, à Beaulieu-lès-Loches. « La maison était au milieu d’un jardin fleuri. » Muriel a alors 10 ans… ou 11. Sur ce point elle sèche un peu, mais qu’importe. « C’était les beaux jours car j’étais toujours au soleil sur ma chaise longue. »

Muriel se remémore ce mois d’été 1966 ou 1967 comme une parenthèse enchantée. « Ils m’appelaient leur petite princesse, j’avais du temps pour moi, j’étais dorlotée. » C’est par l’intermédiaire du Secours Catholique que la petite fille de Douai arrive dans la famille Gleizes.

Meilleurs souvenirs

Elle doit se reposer, les médecins ont décelé chez l’enfant des problèmes cardiaques. « Je passais mes journées allongée, à bouquiner. Marie, qui avait une quinzaine d’années et qui me prêtait sa chambre, m’a apporté une pile de petits romans. Je les ai dévorés, moi qui ne lisais jamais. »

Muriel se rappelle Mme Gleizes cuisinant les produits du jardin. « Je mangeais des choses que je ne connaissais pas. » Elle se revoit pousser une trottinette dans la rue légèrement en pente. « Je n’en avais jamais fait avant. »

Ses meilleurs souvenirs ? « C’était quand M. Gleizes rentrait du travail. Il avait dans son garage une magnifique Traction. Il ouvrait le capot, allumait le moteur et observait les pistons. J’adorais. Et quand il voyait que ça tournait bien, il me disait : “Alors, ma petite princesse, je vous emmène faire un tour ?” Il m’ouvrait la portière et nous partions rouler dans la campagne à bord de cette belle Traction noire, rutilante. Quand j’en aperçois aujourd’hui dans des mariages, je ne peux m’empêcher d’y penser. »

Huis clos

Le retour à Douai a été rude, confie Muriel. La voilà replongée dans un quotidien qu’elle dépeint très sombre. Un quotidien en quasi huis clos – « Ma mère et mon beau-père étaient orphelins, nous n’avions pas de famille, pas de cousins, pas de parrains ou de marraines, nous étions huit dans ce logement » – fait de corvées de charbon, de lessives, de ménage, de courses…

Six étages à descendre et remonter plusieurs fois par jour. Le tout sur fond de carences affectives, d’alcool et de violences. « J’étais constamment épuisée. C’est pour cette raison que j’ai été envoyée en cure de repos chez les Gleizes. »

Néanmoins, ce n’est plus exactement pareil. « Je suis rentrée chez moi la tête pleine de choses, avec tout ce que j’avais lu et vu. J’avais découvert ce qu’était la douceur, l’amour, les jolies phrases, les jolis mots. Que tout cela existait et pouvait se transmettre, raconte Muriel avec le recul. J’ai eu la révélation qu’un homme et une femme pouvaient s’aimer et éduquer des enfants dans le calme et la douceur. »

Correspondance

La petite fille du Nord et le couple d’Indre-et-Loire maintiennent le lien par une correspondance régulière. « Je leur faisais part de ma vie à l’école, je leur envoyais même mes notes. Eux me complimentaient. Ils étaient contents de recevoir des nouvelles et suivaient de près ma scolarité. Ils étaient intéressés par mon devenir… contrairement à ma mère. »

Cette correspondance l’a beaucoup aidée, assure Muriel. « C’était des gens qui allaient de l’avant : “Tu me diras”, “tu me raconteras”, “et comment ça s’est passé ?”… Ce lien avec cette autre réalité m’a donné de la force, tirée vers l’avant. Je me disais : “Un jour ce sera ton tour, tu vas vivre ça.” »

Elle ne leur a jamais rien dit de ce qu’elle vivait chez elle. « Ils auraient eu du chagrin, je voulais les protéger. » Le lien s’est assez naturellement rompu lorsqu’à 18 ans, la jeune fille a quitté le domicile familial pour se marier.

Retrouvailles

« Puis un jour, j’ai eu besoin de les revoir, explique Muriel. Je suis allée passer trois jours chez eux avec mon mari. » C’était en 1982, quinze ans plus tard. La gamine du faubourg de Béthune est mariée, elle travaille et est mère de trois enfants. « J’étais tellement fière de leur montrer que j’étais devenue quelqu’un. Ils avaient relu tous mes courriers et voulaient tout savoir de ces dernières années. »

Par la suite, elle est retournée les voir à deux reprises. Elle a aussi rendu visite à Marie, mariée et mère de deux enfants. Des retrouvailles émouvantes. « Nous étions devenues des femmes. »

Aujourd’hui, retraitée et grand-mère de sept petits-enfants, Muriel justifie en partie ses nombreux engagements bénévoles aux côtés de malades d’Alzheimer et de personnes âgées par une envie d’« aider à (son) tour ». Elle a songé à accueillir des enfants dans le cadre de l’Accueil familial de vacances (AFV) du Secours Catholique, mais elle y a renoncé pour l’instant. « Je me sens trop fragile, je crains que ça me fatigue trop. »

Elle évoque pudiquement cette blessure profonde issue de son enfance, qui a ressurgi il y a quelques années et ne veut pas se refermer. « J’essaie de m’en débarrasser. J’espère que j’y arriverai un jour. »

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Élodie Perriot/Secours Catholique
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