Moyen-Orient : « Personne ne prend en compte le peuple syrien »

Publié le 09/10/2013
Syrie
 

Lors de son voyage en Jordanie, la délégation composée d’associations caritatives françaises dont le Secours Catholique-Caritas France et de représentants chrétien et musulman est allée à la rencontre des réfugiés syriens et de la Caritas locale. Reportage de notre envoyée spéciale.

À peine arrivée en Jordanie, dimanche 6 octobre, la délégation composée de dix représentants d’associations dont Louise Avon et Sébastien Dechamps du Secours Catholique, et deux représentants religieux, a rencontré une représentante de Arab renaissance for democraty and development (ARDD-legal Aid), Souzan Mohared, cofondatrice de l’organisation en 2008.

Entre 500 et 1 000 réfugiés la frontière jordanienne chaque jour

Ce fut l’occasion d’une présentation détaillée de la situation des réfugiés en Jordanie. Ce pays de 6 millions d’habitants aurait accueilli depuis le début de la crise syrienne plus d’un million deux cent mille réfugiés syriens. 600 000 seulement sont enregistrés par le Haut commissariat aux réfugiés, les autres ne le faisant pas pour diverses raisons notamment la peur.

10% d’entre eux sont aujourd’hui accueillis dans le camp principal de Zaatari au nord de la Jordanie, les autres vivant mêlés à la population jordanienne. Le pays accueillait déjà avant la crise 200 000 irakiens, et 2 millions de palestiniens.

Le flux de réfugiés n’a cessé depuis le début de la crise, avec un pic enregistré récemment, à l’annonce de frappes potentielles par les États-Unis et la France. Désormais, ce sont entre 500 et 1 000 personnes qui passent la frontière chaque jour. Le gouvernement jordanien a pu fermé temporairement les frontières pour gérer les flux, mais la politique n’a pas changé malgré le nombre énorme de réfugiés : les frontières restent ouvertes.

« Les décisionnaires doivent cesser de prendre le Moyen-Orient pour un terrain de jeu »

Le lendemain, lundi 7 octobre, Mgr Maroun Lahham, vicaire général du patriarcat latin de Jérusalem a reçu la délégation, leur offrant un échange franc sur la situation. « Il est impossible de prédire l’avenir, on ne sait absolument jamais qui dit la vérité entre le régime et les rebelles, et plus aucune décision de se prend à Damas. Tout se partage entre Washington et Moscou, regrette-t-il. Personne ne prend finalement en compte le peuple syrien alors que tous parlent au nom des droits de l’homme, de la liberté et de la démocratie. Je me demande parfois même s’ils croient à ce qu’ils disent. »

Les problèmes principaux sont l’accès à l’eau, le manque d’infrastructures et les nombreux problèmes sociaux engendrés par ces arrivées massives. Mgr Lahham est pourtant clair : « Nous ne pouvons pas fermer les frontières par fraternité, par solidarité, surtout que les aides financières sont nombreuses à nous parvenir. » La veille, le Premier ministre annonçait que le sentiment des Jordaniens commence à changer à l’égard de ces réfugiés. Pour la patriarche, « ce n’est absolument pas que nous ne voulons pas, mais parfois nous ne pouvons plus ».

Sur la question des chrétiens dans la région, il estime que « les chrétiens sont d’abord tués en Syrie parce qu’ils sont Syriens, ils meurent de la même façon que les autres. Mais quand arrivent les fondamentalistes alors oui, ils sont directement visés ». Pour l’Occident, il n’a qu’un conseil : « Pensez au peuple syrien, ne prenez pas partie car il faut que les décisionnaires cessent de prendre le Moyen-Orient pour un terrain de jeu. Priez pour la paix. »

Aider les réfugiés en dehors des camps

Du côté de Caritas Jordanie, cette crise a demandé des moyens considérables : les employés sont passés de 100 à 250, et 1 200 bénévoles sont aujourd’hui mobilisés pour les programmes spéciaux. Caritas s’applique à recevoir de la même manière les réfugiés légaux ou illégaux, sans jamais questionner les personnes sur leurs convictions politiques dans cette crise syrienne.

L’association est présente dans la distribution de nourriture, de biens matériels, de soins médicaux, ainsi que dans l’accompagnement psychologique, professionnel et scolaire. Par choix, ses membres se concentrent sur l’aide aux réfugiés en dehors des camps, qui représentent 90% de cette population et pour qui les manques sont réels. Comme au nord-est de la capitale, dans la ville de Zarka, où se trouve un centre d’enregistrement des réfugiés, une école, ainsi qu’un centre de distribution. Tous les réfugiés sont arrivés par avion de Beyrouth, par la route avec l’aide de passeur, ou en bus... et l’aide fournie est vitale.

En début d’après-midi, comme chaque lundi et mercredi, les élèves jordaniens quittent l’école pour laisser place aux élèves syriens. Pendant que les enfants suivent des cours d’arabe, d’anglais et de mathématiques, les mères sont invitées à dialoguer avec un psychologue sur la gestion des traumatismes de leurs enfants. Dehors, les familles syriennes se relaient devant le centre de distribution pour recevoir chacune deux matelas, deux oreillers, deux couvertures ainsi que des bons pour recevoir de la nourriture et des biens matériels.

Les témoignages se ressemblent : ils ont quitté un pays dans lequel la vie était devenue impossible, ils avaient peur pour leurs enfants. La plupart rêve de revenir en Syrie un jour, mais restent pessimistes sur l’avenir. « Nous avons laissé un pays en ruine et nul ne sait combien de temps nécessitera sa reconstruction, pourtant notre souhait est d’y retourner », confie l’une des mamans venues rencontrer le psychologue.

Une autre, assise dans la rue sur l’un des matelas qu’elle vient de recevoir, est arrivée de Deraa six mois plus tôt avec son mari, ses cinq enfants, et cinq beaux-frères. Après être entrés illégalement en Jordanie, ils ont passé quatre jours dans le camp de Zaatari.

La vie y étant très difficile, ils sont partis pour Zarka où ils connaissaient une famille. Le traumatisme est là : « Nous avons peur bien sûr, les enfants sursautent dès qu’une porte claque, mais nous aimons notre pays et nous espérons vraiment y retourner. »

La volonté de rentrer, le choix d’aller vivre ailleurs

Certains rêvent d’autre chose, c’est le cas de Jimy. Cette chrétienne de 43 ans venue avec sa jeune sœur et ses deux neveux ont quitté Alep et n’entendent pas y revenir. Leurs demandes de visa pour l’Europe sont en cours et elle n’attend qu’une chose : « Pouvoir offrir aux enfants la vie dans un pays stable et sûr, loin de la menace de l’islamisme radical. »

Le changement de vie est de toute façon déjà bien réel. « Ma maison a brûlé, avec mes livres, mes photos... Je dois tout recommencer. »

Tous avaient un peu d’argent en arrivant, mais il est difficile de travailler. Ils vivent donc avec l’aide des organisations locales. « Caritas, pour moi, c’est la joie et l’œuvre d’Orient finance la scolarité des enfants. Nous sommes vraiment aidés », sourit Jimy.

Parmi les bénévoles, se trouvent aussi des Syriens. Comme Bassam, arrivé avec sa femme et leurs deux enfants, l’année dernière : « Je vivais très bien avec mon commerce à Alep et je n’aurais jamais pu imaginer être un jour réfugié. Nous sommes tous dans ce cas et après avoir bénéficié de cette aide, j’ai eu envie de donner mon énergie pour les autres. » Caritas Jordanie a accueilli 7 000 familles à Zarka depuis le début de la crise syrienne, et chaque jour de nouveaux réfugiés continuent à arriver.

Charlotte d’Ornellas
© François-Xavier Maigre/La Croix
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