Municipales : les maires inquiets de la pauvreté des seniors

Municipales : les maires inquiets de la pauvreté des seniors

Publié le 06/02/2020
France
 

Chaque année d'élections municipales, le Secours Catholique réalise un sondage auprès des maires pour connaître leur perception des besoins sociaux et leur engagement contre la pauvreté. En janvier 2020, 400 maires ont été interrogés par l’Ifop. Selon eux,  l’école, la fiscalité, la sécurité, le coût de la vie et les transports viennent en tête des préoccupations de leurs administrés. Un peu plus loin, suivent le chômage et l’écologie. Décryptage avec Jean Merckaert, directeur Action et Plaidoyer - France Europe.
 

Entretien avec Jean Merckaert, directeur Action et Plaidoyer - France Europe.


 

Pourquoi le Secours Catholique a-t-il réalisé ce sondage auprès des maires ?


Ce n’est pas la première fois que le Secours Catholique se mobilise lors des municipales. D’une part parce que les communes sont compétentes pour traiter des questions qui touchent quotidiennement les personnes que nous rencontrons sur des thèmes tels que les transports, le logement, l'école primaire, la cantine, les obsèques, les crèches…

D’autre part, parce que les communes sont nos partenaires. Elles mettent à notre disposition des locaux pour certaines boutiques solidaires ou des terrains pour des jardins partagés. Et notre projet de transformation sociale nous invite à sensibiliser, parfois interpeller, les équipes municipales pour qu’elles fassent de la lutte contre la pauvreté une de leurs priorités.

Enfin, depuis une loi de 1998, les associations sont présentes dans la gouvernance des CCAS (Centres communaux d’action sociale). Et le Secours Catholique a donné mandat à environ 1 500 de ses bénévoles pour le représenter dans les CCAS et les CIAS (intercommunaux), où se jouent une bonne partie de l’action sociale des communes.

Ce sondage est le cinquième depuis 1995. Il nous semble important d’avoir le regard des maires sur la situation de la pauvreté telle qu’ils la perçoivent sur leur territoire. Les chiffres qui en résultent nous sont utiles pour vérifier l’adéquation avec nos propres statistiques et notre propre analyse. Mais aussi pour jauger le niveau d’engagement de ces communes sur ce qui nous semble l’enjeu principal : celui d’une politique sociale qui permette à ceux qui en souffrent de sortir de la pauvreté tout en construisant les conditions d’une société soutenable d’un point de vue écologique.


 

Certains résultats de ce sondage vous ont-ils surpris ?


L’échantillonnage des 400 maires fait une large place aux toutes petites communes, celles de moins de 2 000 habitants. On y constate une pauvreté aux multiples visages telle qu’on l’observe au travers de notre rapport statistique annuel.

Toutefois, ce qui est frappant dans ce dernier sondage, comparé aux précédents, c’est la montée en puissance de la pauvreté des seniors. En six ans, les maires sont deux fois plus nombreux à citer cette population parmi les plus en difficulté, à l’heure où on débat, dans notre pays, d’une réforme des retraites.

La France avait pratiquement vaincu la pauvreté des plus âgés après la guerre, contrairement à bien d’autres pays européens. Les maires disent aujourd’hui : « Attention à ne pas faire retomber les retraités dans la pauvreté. » C’est un risque et les annonces gouvernementales ne sont pas rassurantes, avec un niveau minimum de retraite pour une carrière pleine qui resterait sous le seuil de pauvreté.

Une autre catégorie en très grande difficulté est celle des femmes seules avec enfants, notamment dans les grandes villes.


 

Peut-on, à partir des sondages effectués lors des précédentes élections municipales, observer une évolution de la pauvreté ?


Seulement 9 % des maires considèrent qu’il y a un grand nombre de personnes en situation de pauvreté dans leur commune. Soit la moitié du chiffre recueilli en 2014. On ressentait alors durement les effets sociaux de la crise financière. Cependant, cette diminution ne correspond ni aux chiffres de l’Insee, ni aux observations du Secours Catholique.

Le sondage jauge la perception des maires. À mon sens, il y a deux hypothèses à cette perception. La première est que les maires sont sensibles à ce que leur remontent les citoyens les plus engagés : les parents d’élèves et les retraités. Les personnes les plus pauvres sont celles qu’on entend le moins parce que, bien souvent, dans l'esprit des gens, la situation socio-économique est liée au mérite. Quand on a échoué, on en a honte, on n’a pas envie de le crier sur les toits. Les plus pauvres sont très souvent invisibles.

L’autre hypothèse est que dans les communes de moins de 2000 habitants (où seuls 7 % des maires jugent important le nombre de personnes pauvres sur leur commune), les inégalités sont souvent moindres et la différence entre une personne précaire et une personne modeste est difficile à percevoir. Le sondage vient malgré tout confirmer que la grande pauvreté se concentre dans les villes (taux autour de 20 %).


 

Les résultats du sondage donnent l’impression que les maires ont peu de moyens pour lutter contre la pauvreté, qu’ils sont largement impuissants.


Une majorité de maires se dit capable de venir en aide aux personnes âgées. En revanche, ils se sentent démunis devant d’autres défis comme le chômage, la situation des personnes étrangères ou le mal logement. Sur le chômage, on peut comprendre ce sentiment puisque le contexte économique leur échappe assez largement. Ils ne peuvent que constater, aussi, les effets des choix budgétaires du gouvernement, qui aboutissent à l’appauvrissement des 5% les plus pauvres de nos concitoyens, comme le montre une étude de l’OFCE parue hier.

En revanche, les maires ont des outils en main que la plupart n’utilisent pas. Seule une minorité de communes appliquent des tarifs sociaux pour l’accès à la culture, aux sports et aux loisirs, aux obsèques ou pour les transports. Même pour la cantine scolaire, à peine la moitié d’entre elles applique ces tarifs, alors même que, pour des questions de coût, les enfants de ménages modestes sont deux fois plus nombreux que les enfants de ménages aisés à ne pas manger à la cantine.

Concernant la lutte contre le mal logement, les mairies peuvent agir. 42 % d'entre elles affirment avoir construit des logements sociaux. Même les communes de moins de 2 000 habitants le font (pour 38 % d'entre elles) alors qu'elles n’y sont pas contraintes par la loi.

Les mairies ont également le pouvoir d’encadrer les loyers, de réquisitionner les logements vacants, de prendre des arrêtés de péril ou de relogement de familles expulsées. Des mesures que seules quelques grandes villes utilisent, mais qui montrent qu’un maire déterminé à faire reculer le scandale du mal logement a de réels moyens d’action.


 

Vous dites que la transition écologique et sociale est le grand enjeu de cette élection. Mais que font les maires ?


L’écologie n’est pas un sujet abstrait. Prendre soin de notre « maison commune », comme y invite le pape François, passe par des aspects très concrets de notre quotidien : l’alimentation, le logement, les transports… Des éléments où les maires peuvent agir !

D’après le Giec, 50 à 70 % des solutions à l’enjeu du dérèglement climatique se trouvent à l’échelon infra étatique, c’est-à-dire au niveau de la région, du département, de la commune. Or le sondage dit, c’est très encourageant, que les maires sont nombreux à trouver des alternatives à la voiture ou à favoriser l’accès à l’alimentation bio.

Une grande majorité des villes de plus de 5 000 habitants développent l’autopartage, le covoiturage, les pistes cyclables, les véhicules à faibles émissions de gaz à effet de serre. 80 % d’entre elles disent avoir mis en place des soutiens aux circuits courts aux produits bio. Les chiffres donnent l’impression qu’il reste du chemin à faire, mais que le mouvement est enclenché, au moins dans les communes d’une certaine taille.

Mais les maires s’engagent en faveur de la transition écologique et sociale d’autant plus qu’ils y sont contraints par la loi. L’approvisionnement bio et local qui sera obligatoire en 2022 a nettement progressé dans les cantines. La loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) a également eu un effet positif sur la construction de logements sociaux. On pourrait concevoir, un peu comme l’envisageait le candidat Macron, qui y a hélas renoncé, une loi qui contraindrait le maire à délivrer un permis de louer aux logements qui sont bien isolés et de le refuser aux passoires thermiques. Ils ne sont aujourd’hui que 5 % à l’avoir mise en place.

 

Municipales 2020 : le regard des maires sur la pauvreté

Cette enquête Ifop, commandée par le Secours Catholique, a été menée auprès de 402 maires français pour connaître leur perception des besoins sociaux et leur engagement contre la pauvreté dans leur commune.
Accéder à l'enquête
 

Le Secours Catholique se mobilise

Partout en France, les équipes et groupes locaux du Secours Catholique ont été invités à se réunir pour discuter de leurs sujets de préoccupation (logement, alimentation, mobilité...), afin d'interpeller les candidats et/ou les nouveaux élus. 

Cette mobilisation prend différentes formes : démarches itinérantes, cafés-débats, rencontres avec des habitants, dialogue avec les candidats, formations...

En Rhône-Alpes, l'association lance des débats afin de nourrir un plaidoyer à porter auprès des candidats aux prochaines élections municipales. Dans les Bouches-du-Rhône, au sein du Collectif Alerte, elle invite chaque mois des personnes vivant la précarité pour interpeller les candidats aux futures élections.

Pour connaître les démarches engagées près de chez vous, contactez votre délégation : bit.ly/DelegationsSC

 

Propos recueillis par Jacques Duffaut.
Crédits photos : ©Élodie Perriot / Secours Catholique