Nicolas, compagnon des sans-abri

Publié le 03/02/2016
Paris
 

À 40 ans, Nicolas Clément a décidé de s'engager au Secours Catholique auprès des personnes sans abri. Vingt ans plus tard, il signe un livre inspiré et inspirant qui invite à la réflexion et appelle à dépasser ses préjugés, pour que les personnes à la rue cessent d’être « des ombres transparentes dont on a peur ».

C’est un rendez-vous qu’il ne manque sous aucun prétexte. Depuis plus de vingt ans, été comme hiver, Nicolas Clément bat le pavé parisien une nuit par semaine à la rencontre de ceux qui n’ont pas d'endroit pour dormir.

Concorde, Saint-Germain, Châtelet, Bastille, République… Aux heures les plus tardives, dans la capitale déserte, seules quelques ombres couchées sur un trottoir ou une bouche de métro semblent peupler la ville.

Chaque vendredi, Nicolas Clément commence sa soirée de la même manière : au pied de la tour Saint-Jacques, au Châtelet, il tient avec d’autres bénévoles un accueil de rue où il offre boissons chaudes ou fraîches à ceux qui le souhaitent, nouveaux venus et habitués de longue date.

Le geste, modeste, est avant tout un prétexte à la rencontre. « Le but essentiel est de se retrouver, d’être ensemble, souligne Nicolas Clément. Ce qui manque le plus aux personnes à la rue, c’est d’abord le contact humain. »

Au fil de rencontres régulières, l'homme a tissé avec certains des relations fortes, parfois atypiques, souvent amicales.

Le premier à m'avoir souhaité ma fête la semaine dernière, c'est un gars de la rue que je connais depuis dix-huit ans...

 

Loin d’être un sacrifice, ces moments sont, dit-il, « un vrai plaisir, presque égoïste : j'ai mené une carrière de responsable et de dirigeant de presse durant laquelle j'ai connu des périodes très denses et compliquées. La soupape de décompression de la semaine, au-delà de ma famille, c'était les tournées du vendredi. D'ailleurs, je rends hommage à ma femme car depuis toutes ces années, elle accepte que le week-end ne démarre que le samedi matin... »

À la lecture du livre, on comprend que Mireille, la femme qui partage sa vie, se fait la complice enthousiaste de cette solidarité chronophage...

Quant à ses cinq enfants, ils ont hérité de leur père cette attention à ceux que, bien souvent, on ne voit pas. « Tous ont eu à un moment des copains dans la rue avec qui ils échangeaient, partageaient. »

 

La rue, meurtrière toute l’année

Le don de soi, la rencontre avec l’autre ont toujours fait partie de la vie de Nicolas Clément. « J'ai fait mes études dans un établissement catholique. En seconde, on nous a dit : "choisissez un engagement". J'ai rendu visite à un vieux monsieur aveugle pendant trois ans, et puis ça a été largement au-delà de la demande initiale : j'ai continué à aller le voir jusqu'à son décès, pendant dix ans au total. »

Dans les années 70, jeune homme en quête de justice, il s’engage dans un club de réflexion politique fondé par Jacques Delors, “Échanges et projets”. « Un lieu de débats où l'on essayait de dépasser les postures des partis et de faire avancer des idées sociales. Et puis, au bout d’un certain temps, j’ai eu envie de faire quelque chose de plus concret. »

Nicolas se tourne vers le Secours Catholique par hasard. Et y restera par choix : « On y pratique l’accueil inconditionnel, loin de tout prosélytisme. J'aime cette façon d'aller vers l'autre. »

Naturellement, il s’engage auprès des personnes sans abri. « J’ai commencé les tournées de rue en hiver parce que, comme tout le monde, c’est la période de l’année où voir des gens dehors m’interpellait le plus. »

Aujourd’hui, celui qui est aussi président du collectif des Morts de la rue – qui recense les décès de personnes sans abri et sensibilise sur ce phénomène de morts prématurées – le sait bien : la rue est meurtrière tout au long de l'année.

Ce n'est pas le froid qui tue, c'est l'usure.

 

Cinq, dix, vingt ans, parfois plus... Nombreux sont ceux pour qui cette vie rude n’est pas une courte parenthèse. « “Un mois à la rue, un an pour en sortir”, dit la maxime. Et même après, la route n’est pas finie », insiste Nicolas Clément, citant l’exemple de Marc, qui a posé ses bagages dans un centre d'hébergement après trente ans de rue – le début d’un nouveau long chemin.

« Il a progressivement appris une vie normale : dormir dans un lit, tirer la chasse, nettoyer, ouvrir sa fenêtre... Rien de tout cela n'est évident. » Et puis il y a le silence, une fois la porte refermée, et la solitude, cruelle.

« Quand on est dans la rue, paradoxalement, on rencontre beaucoup de gens, explique le bénévole. Marc a continué à retourner devant la bouche de métro où il faisait la manche et où certains avaient pris l’habitude de le saluer... »

Désormais, Marc et Nicolas fêtent ensemble – « autour d'huîtres, car Marc les adore » – deux dates : l'anniversaire de Marc et la date de son entrée au centre d'hébergement.

 

Pour en savoir plus

Une soirée et une nuit (presque) ordinaires, aux éditions du Cerf

De son expérience auprès des personnes sans abri Nicolas Clément tire un livre passionnant, mêlant récit et réflexion. On y croise Olivier, Mickael ou encore Jeanne, aux parcours sinueux et aux personnalités attachantes. Drôle, émouvant, le livre pose aussi les questions essentielles : sur notre modèle social, notre rapport aux “bons” et aux “mauvais” pauvres, les nouvelles formes de migration et de mendicité...

Chiffres à l'appui, l'auteur démonte les préjugés et invite à agir, individuellement et collectivement. Car, comme il le souligne, il n’y a “que” 30 000 sans-abri en France. Ce qui lui fait dire que cette situation, indigne, peut être résolue à condition d’en avoir la réelle volonté politique.

Marina Bellot
Crédits photos: ©Élodie Perriot/Secours Catholique; ©Christophe Hargoues/Secours Catholique
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