Quand payer la facture d’électricité devient impossible

Publié le 05/11/2015
Meurthe-et-Moselle
Pierre ne quitte pas sa polaire.
 

Pour lutter contre la précarité énergétique, le Secours Catholique et EDF travaillent en partenariat. Le Secours vient en aide à travers la France aux personnes qui n’arrivent plus à payer leur facture d’électricité, comme à Toul, en Meurthe-et-Moselle.

Il en est arrivé à avoir peur de relever son courrier. Peur de recevoir la facture de trop, que sa retraite de 1 021 euros ne suffirait pas à régler. Pierre Dubois, 79 ans, a emménagé dans un petit studio de Toul à l’été 2012. Ce logement, qu’il loue, avait été remis à neuf. Seul « hic », le propriétaire ne connaissait pas la consommation moyenne d’électricité de l’habitation. La facture énergétique – gaz et électricité – de Pierre tombe en juin dernier : 1 083 euros, en plus des 67 euros mensuels dont il s’acquitte déjà. Manifestement, la consommation du lieu a été sous-estimée. « Pourtant, l’une des premières choses que j’ai faites a été d’installer des ampoules basse consommation partout », précise Pierre.

Il ne sait pas comment faire pour régler sa facture. L’essentiel de sa retraite part chaque mois dans son loyer de 520 euros. Si l’on ajoute le coût de l’assurance, de la maison, du téléphone, de l’eau ou encore du ramassage des ordures, il ne lui reste plus grand-chose.

En veste polaire constamment

L’assistante sociale qui suit Pierre décide alors de faire une demande d’aide au Secours Catholique de Toul. Il reçoit bientôt la visite de Patrick Cailmail et Marie-Madeleine Christophe, les bénévoles en charge des questions sociales. Ces derniers valident sa demande et lui octroient 300 euros. En échange, Pierre s’engage à relever son compteur chaque mois pour vérifier l’adéquation entre sa facture et sa consommation. Marie-Madeleine et Patrick assurent le suivi.

Pierre cherche aujourd’hui à quitter son logement, trop énergivore. Dans son salon, il a fermé son radiateur mural et a installé un autre appareil, électrique, qu’une amie lui a prêté. Même ainsi, la température n’est pas bien haute. Pierre ne quittera pas sa veste polaire de l’interview, ni Marie-Madeleine sa parka. « Je ne peux pas m’en sortir, en vivant seul. »

Assise à côté de lui, Marie-Madeleine s’exclame : « Venez donc nous voir au Secours Catholique ! On a une permanence ouverte tous les mardis de 14 heures à 17 heures. On organise aussi un atelier bricolage le vendredi après-midi. » Pierre est déjà venu, « mais c’était les vacances, et le local était fermé… », confie-t-il.

Un ancien batelier

Marie-Madeleine rit. Elle invite Pierre à s’y rendre de nouveau les prochaines semaines. « Vous avez tellement de choses à nous raconter. Vous avez eu une vie passionnante ! »

Passionnante, elle l’est. Mais elle n’a pas été un long fleuve tranquille. Pierre était batelier, comme son père et son grand-père avant lui. Il l’est devenu à 14 ans, après avoir arrêté l’école. « C’était l’après-guerre, il fallait travailler. » Ses deux péniches transportaient le sel Cérébos, extrait des mines de Dombasle-sur-Meurthe, et des sacs de grains. Il parcourait en tous sens les fleuves et canaux qui relient la France aux Pays-Bas et à la Belgique.

À la fin des années 1980, ses péniches ont besoin d’être rénovées, mais Pierre, en plein divorce, ne possède pas les fonds nécessaires. Il doit s’en séparer, la mort dans l’âme.

Il se remémore avec nostalgie cette époque. « On était libres, ma femme et moi. La péniche était notre maison. » Aujourd’hui, il affectionne les promenades le long du canal de la Marne au Rhin où il regarde les embarcations, accompagné de son cocker.

Des petits boulots jusqu’à la retraite

Malgré son ardeur au travail et le plaisir qu’il a pris dans son métier, Pierre a joué de malchance. Ayant acheté sa péniche en Belgique, il a battu pavillon belge pendant douze ans. À ce titre, il a cotisé toutes ces années pour le système de retraite belge, qui lui verse désormais… 31 euros par mois. Et il n’avait presque aucun droit au chômage en sa qualité d’artisan.

Pierre a vécu de petits boulots jusqu’à sa retraite. Il travailla un temps en Haute-Saône pour son frère, qui tient une boutique de location pour les mariages. « Je déchargeais le mobilier du camion, c’était un travail difficile. Aucun homme ne restait longtemps. Seules les femmes continuaient. »

Il finit par connaître, « deux fois » selon lui, la misère. Il a été un temps en foyer d’accueil, avant de retrouver un logement propre. « Lorsque j’ai vu ma facture d’électricité en juin, je me suis dit “ça y est, c’est reparti”. » « Vous avez de la volonté, en tout cas », lui assure Marie-Madeleine, avant de partager avec lui le récit de son ancienne vie d’agricultrice. « J’ai trait des vaches pendant quarante ans. » Aujourd’hui, elle tente d’aider les personnes en difficulté, comme Pierre Dubois.

Sur le pas de la porte, les deux retraités se quittent avec une poignée de main chaleureuse. En dépit de la fraîcheur de l’hiver.


Les demandes d’aide ont doublé à Toul

Le partenariat de lutte contre la précarité énergétique entre le Secours Catholique et EDF permet aux bénévoles du Secours Catholique d’être formés par un correspondant solidarité à EDF. En retour, ces bénévoles sensibilisent les personnes qui ont besoin d’aide aux économies d’énergie et aux aides existantes.

La convention de novembre prévoit deux nouvelles mesures importantes. La première est un échelonnement plus long – plus de 10 mensualités, qui était la limite fixée par l’ancienne convention – de la dette des foyers qui n’ont pas réglé leur facture d’électricité. La seconde consiste en un geste financier de la part d’EDF pour certaines familles insolvables.

Ce sont les assistants sociaux qui orientent les personnes en difficulté vers les délégations. Les bénévoles, après un entretien avec elles, peuvent ensuite décider de leur octroyer soit une aide directe, soit de l’électroménager moins énergivore – machine à laver ou gazinière par exemple.

« Nous donnons la priorité aux personnes seules avec enfants », explique Marie-Madeleine Christophe, bénévole à Toul. Elle ne peut toutefois pas accéder aux demandes de personnes surendettées. « Certaines d’entre elles ont 10 000 euros de crédit revolving. Leur donner une petite aide ne va pas changer les choses. Lorsqu’elles ne peuvent pas payer leur facture à cause d’un accident de la vie, on peut les aider. Mais nous ne sommes pas armés pour les problèmes de surendettement. D’autres personnes s’en occupent. »

Le nombre de demandes d’aides a doublé en quelques années à Toul, à cause de la crise et de l’augmentation des prix de l’énergie. Marie-Madeleine a reçu 88 dossiers l’année dernière, contre une quarantaine il y a deux ans.

« L’électricité est l’un des seuls produits que l’on consomme sans payer cash, analyse Patrick Cailmail, autre bénévole à Toul. C’est parfois un piège. Au supermarché, personne ne vient nous dire “partez sans payer, on vous enverra la facture dans trois mois”. »

Les personnes désargentées sont particulièrement vulnérables puisqu’elles logent souvent dans des immeubles vétustes, mal isolés et donc bien plus énergivores. Annie Mairel, 64 ans, a elle aussi été aidée par le Secours Catholique de Toul. Elle vit dans un HLM vieux de trente ans, sans double vitrage. Elle qui ne touche que le minimum vieillesse n’a pas pu régler sa dernière facture d’électricité. Sa mère, qui vivait avec elle et la soutenait dans la mesure de ses moyens, venait en effet de mourir.

L’association lui a apporté une aide financière, le temps pour elle de s’en sortir. « J’essaye de chauffer les pièces uniquement lorsque je m’y trouve, raconte-t-elle. En plus, je n’ai pas de chance. J’habite au rez-de-chaussée. On profite de la chaleur des appartements inférieurs lorsqu’on habite en hauteur. Ce n’est pas mon cas. »

Plus de 3,5 millions de foyers français sont aujourd’hui en situation de précarité énergétique. Ce terme est utilisé lorsque 10 % des revenus du ménage sont consacrés au règlement des factures énergétiques.

Pierre Wolf-Mandroux
Crédits photos : ©Christophe Hargoues/Secours Catholique
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