À Créteil, l'art solidaire

Publié le 13/11/2015
Val-de-Marne
À Créteil, l'art solidaire
 

Les petits déjeuners artistiques du mercredi au Secours Catholique de Créteil rythment les semaines d’une dizaine de personnes jusqu’alors isolées. Les 20 et 21 novembre, elles monteront sur les planches pour livrer ensemble leur regard sur le monde.

Rue du Général-Leclerc à Créteil, en région parisienne. 9h30, ce mercredi de printemps. Ils sont tous là, avec une demi-heure d’avance. Comme tous les mercredis, Farid, Brigitte, Gilbert, Cathy, Pascal, Soraya, Abdallah, Cyril et Benoît se retrouvent dans la salle d’accueil de la délégation du Secours Catholique autour de Marie-Thérèse et Bruno.

Marie-Thérèse, ancien professeur de musique et musicothérapeute, a consacré vingt-trois ans de son enseignement aux détenus des prisons d’Île-de-France avant de mettre son énergie au service des personnes en difficulté. C’est elle qui, il y a deux ans, a créé les Fous d’art solidaires (FDS, verlan de SDF), un groupe de personnes qui, jusqu’alors seules, forment aujourd’hui une famille.

Les réunions du mercredi débutent par une séance de Qi Gong, gymnastique relaxante, dispensée par Bruno, bénévole et ancien prof de maths. Ensuite, tous partagent un copieux petit-déjeuner avant de passer aux activités artistiques. « Depuis plusieurs mois, explique Marie-Thérèse, les FDS travaillent une pièce de théâtre qu’ils ont écrite à partir d’un poème de Benoît. Ils ont imaginé le décor, conçu des masques, réfléchi aux costumes et ils peaufinent actuellement la mise en scène. »

« Le spectacle s’intitulera Le fantôme des rues, renchérit Benoît. Le titre pourra changer. Nous le jouerons en novembre au théâtre des Coteaux du Sud, à Créteil. Six euros l’entrée pour indemniser le technicien. » « Ce qui est important, ajoute Bruno, c’est d’amener le projet jusqu’au bout. »

La vie dans la rue

« Le fantôme des rues ? Parce que nous avons tous un lien plus ou moins fort avec la rue, à cause du logement », dit Farid, ancien légionnaire quinquagénaire qui sait de quoi il parle. « Je me suis retrouvé à la rue après une rupture sentimentale, je dormais dans ma voiture. J’ai fait une crise cardiaque. C’est la police qui m’a sauvé. Il y a deux ans, j’ai intégré les FDS. Le groupe m’apporte du bien-être. »

Le groupe m’a apporté énormément de chaleur humaine et de complicité. C’est ce dont j’avais besoin.

Farid est l’un des plus anciens. Pascal, en revanche, figure parmi les derniers arrivés. Lui aussi, il connaît la vie dans la rue, il y a passé plusieurs années. Cet ancien cuisinier à la stature imposante, avec une barbe à la Victor Hugo, a rencontré Marie-Thérèse à la Banque alimentaire. « Je l’ai invité à se joindre à nous, dit-elle. Et quand il est arrivé, j’ai senti qu’il avait envie de sortir de l’alcool et de son mode de vie. »

 

Abstinent depuis quatre mois, Pascal a si bien intégré le groupe que « quand il est absent, il nous manque », dit Cathy, élégante quadragénaire à la prestance volubile. « Le groupe m’a apporté énormément de chaleur humaine et de complicité, confie-t-elle. C’est ce dont j’avais le plus besoin pour retrouver confiance en moi. »

« Je rajeunis à vue d’œil »

Brigitte aussi se reconstruit grâce aux FDS. Après avoir été infirmière durant vingt-six ans, elle a sombré dans une terrible dépression à la mort de son compagnon. À 60 ans, elle est la grande sœur de tous. « La vie m’a marquée, admet-elle. Mais je vais mieux. Je rajeunis à vue d’œil. » Le rôle qu’elle incarne dans la pièce étonne son entourage. Son attitude, sa voix sont justes, naturellement. Elle y croit à peine lorsqu’on le lui dit. Le regard des autres lui révèle une Brigitte qu’elle ne connaissait pas.

Sur scène, les comédiens se croisent, s’apostrophent, s’embrouillent et finalement se réconcilient.

« La pièce de théâtre que nous montons ensemble nous rapproche, observe Cyril. Moi, je joue “Anonymous”, une sorte de “hacker”, de justicier des temps modernes qui dénonce, qui utilise Internet pour avertir, pour revendiquer. » Un des premiers piliers des FDS, Cyril est aussi bénévole aux Restos du cœur.

C’est d’ailleurs là qu’il a rencontré Abdallah, un Algérien sans-papiers de 34 ans, père de jeunes jumeaux et en instance de divorce. « Je l’ai invité à se joindre à nous il y a quelques semaines, dit Cyril. Depuis, il sourit tout le temps. Son plaisir d’être avec nous semble évident. »

scènes cocasses

Dans la pièce, Abdallah joue un clown qui réconforte Cathy qui, elle, joue une prostituée aux prises avec son souteneur, joué par Farid. Brigitte est une Cruella moderne, à la recherche de son dalmatien. Autant de scènes cocasses où Pascal et les autres se croisent, s’apostrophent, s’embrouillent et finalement se réconcilient.

Tous ne joueront pas dans la pièce. Benoît a souhaité prendre un peu de distance. Le handicap physique de Gilbert ne lui permet pas de se joindre à la troupe. Roman, sa femme et leurs trois enfants passent parfois saluer le groupe quand la jeune famille russe récemment immigrée et qui vit à la rue trouve un hébergement temporaire pas trop loin de Créteil.

Jean-Baptiste aussi vient saluer ses camarades. Dessinateur de mangas, il a longtemps vécu sous une tente dans le bois de Vincennes. Aujourd’hui, il travaille et met de l’argent de côté pour aller exercer son art au Japon.

Pendant les vacances, certains ont suivi Marie-Thérèse dans le Cotentin. Les autres ont attendu la reprise des mercredis des FDS et de leurs nouveaux moyens d’expression.


Pour aller plus loin :

  • Le Fantôme des rues, une pièce de théâtre imaginée et créée par les Fous d'art solidaires de Créteil d'après un poème de Benoît Delforge. Représentation le vendredi 20 novembre à 20 heures et le samedi 21 novembre à 16 heures au Théâtre des Coteaux du Sud, 2, rue Victor Schoelcher - 94000 Créteil.

Attention ! La salle ne comprend que 48 places. Il est donc conseillé de réserver à ce numéro de téléphone : 01 43 77 71 95

 

Benoît Delforge, Cyril Bredèche et Jacques Duffaut
©Yann Castanier / hanslucas.com / Secours Catholique
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