Au Mexique, « les migrants sont des proies »

Publié le 16/02/2016
Mexique
 

Mercredi à Ciudad Juarez, le pape François devrait mettre l'accent dans son homélie sur la problématique des migrants. Un sujet crucial dans un pays traversé chaque année par plusieurs centaines de milliers d'hommes, de femmes, et parfois d'enfants à la merci des mafias et des policiers véreux.

Témoignage de Roberto Manriquez, du Service des jésuites aux réfugiés
partenaire du Secours Catholique-Caritas France

« Rien que dans les 14 Maisons de migrants que nous avons ouvertes tout au long du parcours traditionnel que suivent les personnes qui migrent vers les États-Unis, nous avons enregistré l'année dernière plus de 250 000 hommes, femmes et parfois enfants, venant pour la plupart du Honduras, du Guatemala, du Nicaragua... On peut donc imaginer qu'en réalité ils sont presque le double. On voit de plus en plus de familles et de personnes qui avaient un métier.

Quand on les interroge sur les causes de leur départ, la plupart du temps ils l'expliquent par des raisons économiques, l'impossibilité de gagner correctement leur vie, parfois la misère... Mais quand on creuse un peu, on se rend compte que pour beaucoup ce sont des réfugiés.

Cela peut paraître moins évident que pour des exilés irakiens ou syriens, mais il y a une guerre sur ce continent. Une guerre invisible mais très violente. Une guerre taboue. Celle que mènent les narcotrafiquants et les Maras (gangs ultra violents qui sévissent en Amérique centrale).

Souvent, les personnes que l'on voit passer finissent par nous expliquer, par exemple, qu'elles ne pouvaient plus travailler car elles n'avaient pas d'argent pour payer la rançon exigée par la mafia locale pour pouvoir exercer leur métier. Et on apprend qu'ils ont des proches, voire toute leur famille pour certains, qui se sont fait exécuter pour les mêmes raisons.

Un parcours semé de pièges

Au Mexique, ces personnes sont des proies. Et encore plus depuis qu'à la demande des États-Unis le gouvernement a durci le ton envers les migrants d'Amérique centrale, renforçant sa politique de contrôle et d'expulsion. Cela a plusieurs effets néfastes.

Le premier est d'accentuer le sentiment de toute puissance des policiers qui rackettent les migrants. Lorsqu'ils les arrêtent, au lieu de les expulser vers leurs pays, comme l'exige la loi récente, ils se servent de cette menace pour leur extorquer de l'argent et ils les laissent repartir vers une nouvelle arrestation par d'autres policiers où ils seront une nouvelle fois dépouillés et relâchés.

Lorsqu'ils ne veulent ou ne peuvent pas payer, les migrants se font tabasser. La semaine dernière, nous avons récupéré en urgence un Hondurien pour l'emmener à l'hôpital. Il ne pouvait pas payer, l'agent de la police ferroviaire l'a poussé du train en marche à coup de pieds et de matraque, il est tombé sur les rails et a eu une jambe sectionnée.

L'invisibilité accentue le danger

Le deuxième effet est de pousser les personnes migrantes à prendre de plus en plus d'autres chemins que les routes traditionnelles de migration. Elles se mettent encore plus en danger, devenant invisibles pour les organisations humanitaires comme la nôtre, mais pas pour les organisations criminelles qui sont rapidement présentes sur ces nouveaux parcours.

Car en plus d'être la proie des policiers, les migrants sont aussi traqués par les mafias qui les rackettent, les kidnappent pour les rançonner, les exploitent, les violent. Presque toutes les femmes dont nous recueillons le témoignage expliquent qu'elles prennent la pilule contraceptive car elles savent qu'elles se feront violer au moins une fois pendant le voyage.

Il y a quelques jours, nous avons croisé sur la voie ferrée une jeune fille et son petit ami ensanglanté. Ils avaient sauté du train pour échapper à une tentative de viol, mais les agresseurs les ont suivis et ont tabassé le garçon.

Ces histoires, nous en vivons ou recueillons toutes les semaines, c'est la réalité quotidienne des migrants qui traversent le Mexique. »

Benjamin Sèze
Crédits photos : © MaxPPP, © Sébastien le Clézio/Secours Catholique.
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