Chômage de longue durée : lever les obstacles

Chômage de longue durée : lever les obstacles

Publié le 31/10/2017
France
 

Loin des préjugés sur les chômeurs qui ne veulent pas travailler, la réalité rencontrée sur le terrain par les équipes Emploi du Secours Catholique révèle des situations complexes et souvent douloureuses.

Appauvrissement, stigmatisation, sentiment d’inutilité, perte de confiance, repli sur soi… Lorsqu’il dure, le chômage s’avère être un piège duquel il est de plus en plus dur de s’extraire.

En 2016, l’association a accompagné 3400 personnes vers l’emploi. Elle travaille au quotidien pour trouver, avec elles, la voie qui leur permettra de renouer avec l'emploi.

 

La part des personnes au chômage non indemnisé accueillies au Secours Catholique est passée de 35 % en 2010 à 45 % en 2016.

 

Le défi du retour à l'emploi

Difficultés familiales et sociales lourdes, absence de confiance en soi, isolement... Si certains obstacles ne sont pas levés en amont, la recherche d’emploi n’aboutit souvent pas. Face à cette réalité, les équipes du Secours Catholique adaptent leur accompagnement.

« C’est clair, les fins de mois sont moins difficiles. » En ce mois d’avril 2017, à Prémery dans la Nièvre, David R. , 49 ans, se réjouit d’avoir retrouvé du travail après cinq ans sans emploi. « Cinq ans de galère, assure-t-il. J’ai dû vendre tout ce que j’avais. » Ce père de quatre adolescents raconte les loyers en retard, les factures impayées, les demandes des enfants toujours insatisfaites et l’angoisse, « cette espèce de truc qui te tracasse en permanence, qui ne te lâche plus ».

À côté de lui, Christophe G. , 43 ans, hoche la tête. Au chômage durant deux ans, ce technicien d’étude du bâtiment dit avoir très mal vécu le manque d’activité. « Heureusement que j’avais un engagement bénévole pour sortir un peu, sinon, c’est un coup à péter les plombs. »

Le regard des autres a aussi beaucoup pesé à Cyril D. , 40 ans, resté sept ans sans travail. « Que ce soit par la famille ou par le voisinage, on n’est plus perçu que comme celui qui reste à la maison toute la journée. » Les relations familiales et amicales changent : « On se referme vite sur soi », concluent les trois quadragénaires.

 

Pour beaucoup, il y a d’abord des freins à lever si on veut vraiment avancer dans la recherche d’emploi.

Pierre Monfort, Secours Catholique de Concarneau

Salariés d’EBE 58 (Entreprise à but d’emploi), une structure soutenue par le Secours Catholique et dont l’objectif est de favoriser le retour vers l’emploi, David, Christophe et Cyril estiment aujourd’hui être sortis de tout cela et croisent les doigts pour que cela continue.

En augmentation constante depuis 2008 en France, le chômage de longue durée (un an et plus) représente un défi important pour les pouvoirs publics. Pour le Secours Catholique également. Ces dernières années, la part des personnes au chômage non indemnisé depuis deux ans et plus a crû de manière impressionnante dans les accueils de l’association (35 % en 2010, 45 % en 2016).

« On se rend compte que pour beaucoup d’entre elles, il y a d’abord des freins à lever si on veut vraiment avancer dans la recherche d’emploi », explique Pierre Monfort, bénévole du Secours Catholique à Concarneau (Finistère). Parfois, il va suffire d’un coup de pouce pour régler un problème de mobilité, de garde d’enfants ou de formation et débloquer une situation.

 

Lorsque la première préoccupation est le logement et la nourriture, c’est très compliqué de se mobiliser pour chercher un emploi.

Jean-Luc Behr, Secours Catholique de Roubaix

On rencontre aussi des personnes faisant face à des difficultés beaucoup plus lourdes qui relèguent au second plan la question du chômage.

« Lorsqu’on est empêtré au quotidien dans des problèmes de santé, de divorce qui se passe mal ou d’addictions diverses, lorsque la première préoccupation est le logement et la nourriture, c’est très compliqué de se mobiliser pour chercher un emploi », constate Jean-Luc Behr, bénévole du Secours Catholique à Roubaix (Nord).

Ces freins ne sont pas toujours évidents au premier abord. « Parfois, on sent qu’il y a un problème, quelque chose qui bloque, mais ce n’est qu’à la troisième ou quatrième rencontre que la personne va en parler, relate Pierre Monfort. À ce moment, on comprend mieux et on peut l’orienter vers d’autres équipes pour régler ces problèmes en amont. » Il insiste ainsi sur l’importance de l’écoute.

Il y a enfin les obstacles psychologiques que génère souvent une longue période de chômage : la perte de confiance en ses capacités et le repli sur soi. C’est pourquoi, en complément de l’accompagnement individuel vers l’emploi, le Secours Catholique expérimente depuis quelques années des temps collectifs. « Ce sont des moments où les personnes échangent sur leur CV, leurs expériences, se conseillent mutuellement », explique Hervé Lecoq, bénévole de l’association à Chambéry (Savoie).

 

C'est important d'avoir l'avis de personnes qui vivent les mêmes galères que soi.

Hervé Lecoq, Secours Catholique de Chambéry

« Elles constatent déjà de manière concrète qu’elles ne sont pas seules dans leur situation. Cela peut remotiver », observe-t-il. Il souligne aussi l’importance d’« avoir l’avis de personnes qui vivent les mêmes galères que soi. Car, contrairement au bénévole, elles ont l’expérience du vécu ».

Enfin, conclut-il, « pour les autres, c’est intéressant d’être dans le rôle de celui qui conseille et pas seulement dans la position de la personne en précarité qui demande de l’aide. Cela redonne confiance en soi ».

À Roubaix, les premières expériences d’accompagnement collectif vers l’emploi n’ont pas été concluantes, faute de participants. « Les personnes qui viennent nous voir parce qu’elles cherchent du travail sont souvent dans un état d’esprit très individuel de survie, explique Jean-Luc Behr. Du coup, elles ont du mal à voir un intérêt dans une démarche collective. »

Pour autant, l’équipe emploi du Nord n’a pas l’intention de renoncer. « Nous avons sur notre territoire des groupes de parole, un jardin partagé et un atelier de fabrication de meubles en carton, recense Jean-Luc Behr. Des lieux où des personnes se retrouvent régulièrement pour faire des choses ensemble. Nous pourrions partir de ces dynamiques de groupe qui existent pour monter avec ceux qui sont intéressés un accompagnement collectif vers l’emploi. »

 

Personne n’est « inemployable »

entretien avec Gérard Marle, cofondateur du Comité chrétien de solidarité avec les chômeurs, et l’économiste Dominique Redor, du Centre d’études de l’emploi et du travail (Ceet)


Pour ces deux spécialistes de la question du travail, la sortie du chômage de longue durée doit être une une priorité.
 

Au bout d’une longue période de chômage, peut-on considérer qu’une personne est  « inemployable » ?


Gérard Marle : Non. Philosophiquement, je ne peux pas accepter cette idée. C’est comme dire d’une personne qui a commis des bêtises, qu’elle en fera toute sa vie. On n’en sait rien. J’ai deux amis qui à 57 et 58 ans ont retrouvé un emploi au bout d’un an de chômage pour l’un, six ans pour l’autre.

Par ailleurs, notre société a fait de l’emploi une pièce maîtresse de sa structure. Si on n’en a pas, on est déconsidéré, on se sent inutile. Le chômage est une souffrance. On ne peut pas reprocher aux gens de ne pas travailler et en même temps ne pas se creuser la tête pour leur permettre d’accéder à l’emploi.

Dominique Redor : Non. D’abord, parce que les emplois à pourvoir ont des caractéristiques multiples selon le secteur d’activité, la qualification, la taille de l’entreprise, voire la localisation (grande ville/ zone rurale). La notion d’employabilité renvoie à un standard qui n’existe pas.

Ensuite, considérer qu’une personne est irrécupérable pour l’emploi signifie que cette personne dépend financièrement de la collectivité pour le restant de ses jours. Pour la société, c’est un très mauvais calcul économique si l’on prend en compte la totalité des coûts sociaux directs (la personne est inactive) et indirects (effets sur les proches : conjoint, enfants, ruptures des liens sociaux, difficultés de santé et psychologiques).

 

Aujourd’hui, les politiques de l’emploi semblent peu adaptées aux chômeurs de longue durée ?


D.R. :  Les moyens sont en effet concentrés sur les personnes dont on espère une sortie rapide du chômage, dans les 3 à 6 mois. Mais privilégier le court terme est une mauvaise politique, car on se rend compte finalement que ceux qui sont bien armés – diplômés, en bonne santé, pas trop âgés, avec une vie de famille équilibrée - se débrouillent bien seuls.

Pôle Emploi entreprend d’ailleurs de davantage concentrer ses moyens d’accompagnement et de formation sur les chômeurs de long terme. Comme au Danemark ou en Suède.

 

Quelles sont les pistes pour lutter contre le chômage de longue durée ?


G.M. : Le b.a.-ba, c’est l’accompagnement. Les chômeurs de longue durée se retrouvent souvent isolés, avec des phases de découragement, voire de dépression, après s’être épuisés moralement dans une recherche qui ne donne rien. L’accompagnement rompt cet isolement.

Il faut aussi changer les mentalités. La stigmatisation que les chômeurs subissent, parfois au sein même de leur famille, est source de stress et peut s’avérer paralysante.

D.R. : Beaucoup reste à faire pour la formation première (enseignement secondaire et supérieur), et la formation continue qui bénéficie surtout aujourd’hui aux mieux placés sur le marché du travail : les cadres masculins de moins de 40 ans.

Enfin les nouvelles technologies entraînent des changements d’emplois et de statuts de plus en plus fréquents en particulier pour les moins qualifiés. Il faut les aider dans ces changements par l’accompagnement, la formation, mais aussi la protection sociale. C’est par ces moyens que l’on diminuera le nombre des exclus du marché du travail.

 

Isabelle B. : « J’étais à deux doigts de la dépression »

 
Chômage de longue durée : lever les obstacles
En retrouvant un emploi, Isabelle a retrouvé le sourire.
 

Isabelle B. , 34 ans, vit dans la Nièvre. Elle a retrouvé un emploi en février 2017, après presque trois années de chômage.

« J’ai toujours travaillé en intérim. D’abord quatre ans à la chaîne chez Phillips, puis, après la naissance de mes deux premiers enfants, sept ans dans la vigne. Lorsque j’ai voulu reprendre en 2014, après mon troisième enfant, les agences d’intérim n’avaient plus rien à me proposer. Elles ne me rappelaient jamais.

J’ai retravaillé une ou deux fois dans la vigne. Et un mois dans un élevage de faisans. Ce que je ne referai pas. Les conditions étaient rudes et les horaires extensibles. C’était le matin et le soir. On pouvait enchaîner quinze jours sans arrêt. Je ne voyais plus mes enfants.

J’aurais pu aller travailler à Nevers ou Clamecy, les deux grandes villes du département. Mais pour s‘y rendre depuis chez moi, il faut une demi-heure pour l’une, et trois quarts d’heure pour l’autre. Or dans ma commune, il n’y a pas de crèche. Il n’existe des solutions de garde qu’en matinée.

Si bien qu’entre les frais de trajet, le coût de la cantine et le salaire d’une nounou, c’est mon salaire entier qui y serait passé. Cela ne valait pas le coup. Au-delà de l’aspect financier – nous vivions tous les cinq avec le salaire de mon mari qui travaille dans une usine de meubles –, j’ai mal vécu le fait de rester à la maison toute la journée.

Le seul côté positif est que j’ai pu m’occuper de mes enfants. Mais l’absence de vie sociale, le manque d’activité, le sentiment d’être inutile étaient extrêmement pesants. J’étais à deux doigts de la dépression. »

 
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Grâce à l'association Tissons la solidarité fondée par le Secours Catholique, chaque années des centaines de femmes retrouvent le chemin de l'emploi.
 

Collaborer avec Pôle emploi

Pour lutter contre le chômage, le Secours Catholique mise sur le partage d’expérience et d’informations avec Pôle emploi. Une charte de coopération a été signée début 2017 pour développer des partenariats au niveau local.

« Notre rôle n’est pas de faire le travail des conseillers de Pôle emploi à leur place », tient à souligner Pierre Monfort, bénévole du Secours Catholique à Concarneau, dans le Finistère. En février 2016, les équipes “carrières” du département breton ont signé une convention avec l’antenne départementale de Pôle emploi. Le but : permettre aux personnes qu’elles accompagnent de profiter au maximum des services proposés par l’établissement public.

« Il y a énormément d’outils numériques très performants mais peu connus, observe Pierre Monfort. Nous les faisons connaître et nous formons les demandeurs d’emploi à leur utilisation. »

Le bénévole évoque aussi des prestations, telles que l’accompagnement renforcé ou l’accompagnement global, qui « ressemblent finalement beaucoup à ce que nous faisons au Secours Catholique » et qui sont largement ignorées du grand public. « Maintenant que nous savons qu’elles existent, ce sont des leviers que nous pouvons actionner. »

 

Les personnes qu’on accompagne voient leur conseiller Pôle emploi seulement 15 minutes tous les six mois.

Pierre Monfort, du Secours Catholique de Concarneau

Par ailleurs, poursuit Pierre Monfort, « les personnes qu’on accompagne voient leur conseiller Pôle emploi 15 minutes tous les six mois. Le fait de mieux comprendre comment fonctionne l’établissement nous permet de préparer cet entretien avec elles afin qu’il soit le plus efficace possible ».

Parfois, ce lien privilégié instauré entre les deux institutions se révèle utile pour débloquer des situations critiques. « Lorsqu’une personne qu’on suit voit ses droits suspendus après avoir manqué un entretien, un simple coup de fil peut rattraper cela. »

Pour Pôle emploi, l’intérêt de ce partenariat se trouve notamment dans « la remontée d’informations du terrain », explique Guy Xicluna, bénévole du Secours Catholique à Clermont-Ferrand.

Tous les trimestres, ce responsable de l’équipe emploi est invité par la direction départementale de l’établissement public à un comité de liaison où sont également présents des représentants syndicaux et d’autres associations. « Je m’y rends systématiquement avec un ou deux demandeurs d’emploi que nous accompagnons. »

 

Soulever un cas particulier permet parfois de résoudre un problème général.

Guy Xicluna, du Secours Catholique de Clermont-Ferrand

Dans le Finistère, Pierre Monfort participe aussi à ces comités. « C’est l’endroit où nous pouvons relayer les difficultés rencontrées par les usagers et les questions qu’ils se posent. » À titre d’exemple, le bénévole évoque cette personne en contrat aidé qui voulait ouvrir sur Internet un dossier pour anticiper une éventuelle période de chômage et qui n’y parvenait pas.

« Lorsque nous avons parlé de sa situation, on nous a répondu que c’était possible, mais seulement au guichet. Il fallait le savoir. Soulever un cas particulier permet parfois de résoudre un problème général. » La fracture numérique est un sujet récurrent. « Nous rappelons souvent aux responsables Pôle emploi qu’encore aujourd’hui, beaucoup de personnes en grande précarité ont difficilement accès à Internet », rapporte Guy Xicluna.

Le bénévole clermontois conclut : « Ici, l’objectif n’est pas directement le retour à l’emploi, mais l’amélioration des conditions de service pour les personnes qui recherchent un emploi. » Début 2017, le Secours Catholique et Pôle emploi ont signé une charte de coopération pour développer ce type de partenariat dans toute la France.

 

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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