Colombie : « Le tissu social est déchiré, il faut le recoudre »

Publié le 15/06/2016
Colombie
Colombie : « Le tissu social est déchiré, il faut le recoudre »
 

Après cinquante ans de conflit, environ 218 000 morts et 5 millions de déplacés internes, la Colombie s’apprête à tourner cette terrible page. L’Église catholique incite les victimes à en parler et à préparer l’avenir.
 

Entretien avec Mgr Héctor Fabio Henao, directeur de la Caritas nationale

 

Quel est votre état d’esprit à l’approche de la signature des accords de paix ?


J’ai beaucoup d’espoir. Mais il faut être réaliste. Il y a plusieurs violences en Colombie. Celles des paramilitaires, des narcotrafiquants, des guérilleros de l’Armée de libération nationale (ELN)… Les faire cesser va prendre beaucoup de temps ! Les paramilitaires (15 000 environ), par exemple, sont toujours actifs. En partie liés au narcotrafic et à l’industrie extractive, ils se préparent à contrôler des régions rurales sur lesquelles la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) avait la main auparavant.  

Par ailleurs, je n’oublie pas les 7 millions de victimes directes du conflit, dont 5 millions de déplacés internes. Je sais aussi que les négociations en cours à La Havane ont pour objectif d’arrêter cette tragédie mais pas de changer la société. Une société minée par la corruption, elle-même liée à la drogue.

 

La question de la terre est épineuse : - 1,5 % des habitants en possèdent 52 %. Expliquez-nous.


C’est l’enjeu n° 1 ! Combien d’années faudra-t-il aux 3 millions d’agriculteurs déplacés pour retrouver des terres qui ne leur appartenaient pas toujours ? Au moins 6 millions d’hectares (environ 15 % de la surface agricole) leur ont été volés. La loi sur la restitution des terres (votée en 2011) ne leur a redonné que… 1 % de celles-ci. Comment surmonter les difficultés locales : d’un côté, des habitants et des communautés dépossédés, de l’autre leurs actuels occupants ? Sans titre officiel, comment prouver qu’on est propriétaire? Cela, alors que les avocats et les juristes manquent pour lancer d’éventuelles procédures judiciaires. 

D’autres difficultés surgissent. Ces terres disputées se trouvent souvent dans des zones où des groupes armés sont présents. Ou l’implantation de mégaprojets, comme la production industrielle d’huile de palme, peut empêcher les agriculteurs de les récupérer.

 

L’Église catholique est engagée depuis des lustres auprès des victimes de la tragédie. Quelles initiatives prend-elle sur ce sujet ?


L’Église catholique est une des rares institutions à avoir l’autorité morale nécessaire pour contribuer à recoudre le tissu social déchiré. Les prêtres sont souvent les seuls capables de susciter le dialogue au sein de la population. Soucieux de suivre l’application de la loi sur la restitution des terres, ils organisent, par exemple, un plaidoyer politique destiné à favoriser les relations entre les autorités locales et les communautés privées de leur précieux bien. Ou aident des victimes à effectuer des démarches, notamment auprès de la police, entre autres autorités administratives : « Cherchez les documents prouvant que vous avez vécu là, faites une déclaration officielle. Précisez que la guérilla ou les paramilitaires ont volé vos terres ! » 

 

Plus globalement, comment l’Église incarne-t-elle son travail de « couturière » ?


Elle s’investit dans un gros travail de réinsertion des paramilitaires et des guérilleros des FARC ; ce qui demande d’affronter l’énorme méfiance de la population. Son premier rôle, cependant, c’est la restauration des droits des victimes. Cela passe par l’accompagnement psychosocial des déplacés internes, par des conseils donnés aux villageois de faire ensemble la lumière sur ce qui s’est passé et de s’en saisir pour préparer le futur proche sous de meilleurs auspices.

Ainsi, les questions surgissent, multiples : « Pourquoi de telles souffrances ? Vous, qui êtes restés ici, comment avez-vous fait pour résister alors que nous avons fui ? Avez-vous subi des exactions ? Que faire, maintenant, pour améliorer la situation ? Comment répondre aux menaces : la question, liée, des industries extractives et de l’accès à une eau de qualité, la violence des groupes armés… ? Que va-t-on produire dans la communauté ? Et va-t-on le faire chacun de son côté ou ensemble, organisés en coopératives ? » Une tâche d’autant plus indispensable que l’État a toujours été absent sur l’ensemble du territoire, notamment en matière de prise en charge des services sociaux.   

Yves Casalis
© Patrick Delapierre / Secours Catholique
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