Coronavirus et précarité : ce que révèle la mobilisation de la société civile

Publié le 05/10/2020
France
Coronavirus et précarité : ce que révèle la mobilisation de la société civile
Montpellier, avril 2020.
 

Catalyseur de solidarité, d’une part, et révélateur de carences institutionnelles, d’autre part, la crise de la Covid-19 a montré la nécessité de renouveler les liens entre société civile et pouvoirs publics.

« Ça a été une expérience collective forte », raconte Sébastien Fournier, professeur à l’école élémentaire de la Busserine, dans le nord de Marseille. Rapidement après le début du confinement, les associations de ce quartier populaire – centre social, club sportif, parents d’élèves, enseignants, locataires, collectif des musulmans… – se sont organisées pour faire face aux besoins alimentaires de centaines de familles.

« La plupart des structures travaillent régulièrement ensemble. Ce qui a facilité les choses », précise l’instituteur. Au fil des semaines, un mécanisme s’est mis en place : information et identification des familles, ouverture d’une cagnotte, collectes et achats de denrées, distributions de colis. « On a découvert des situations dramatiques de familles qui ne mangeaient pas à leur faim depuis plusieurs semaines », révèle-t-il.

afflux de bénévoles

Un peu partout en France, des actions de solidarité ont vu le jour, portées par des associations, des collectifs citoyens ou de simples particuliers. Une plateforme numérique, Covid-entraid, est née dans le but d’interconnecter ces expériences locales. En juin, plus de 600 “groupes” locaux étaient référencés sur la plateforme. Dans le même temps, les associations caritatives ont enregistré un afflux de nouveaux bénévoles.
 

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Rassurant par ce qu’il montre de la solidarité et de la capacité de mobilisation dans notre société, cet élan citoyen amène également à s’interroger, selon certains observateurs, sur les carences de l’État et des collectivités territoriales face à cette situation d’urgence sociale.

Une inversion des rôles

 À la Busserine, « c’est nous qui avons tenu la baraque », tranche Sébastien Fournier, qui fustige « la défaillance totale des pouvoirs publics ». Plus nuancés, les retours d’expérience recueillis auprès des acteurs de terrain du Secours Catholique révèlent de fortes disparités, selon les territoires, dans la gestion ou la coordination de l’aide par les préfectures, les Départements et les communes.

« Dans plusieurs municipalités, les Centres communaux d’action sociale (CCAS) ont pris les choses en main, agissant seuls ou en collaboration avec les associations », constate Célia Monnet, responsable du Secours Catholique dans les Hautes-Alpes. « Mais dans d’autres, rien ne semble avoir été fait. Et dans certains cas, on nous a carrément appelé à l’aide. Des agents d’un CCAS nous ont dit : S’il y a un afflux de personnes qui ont besoin d’aide d’urgence, on ne sait pas comment faire. On manque de moyens.Ailleurs, ce sont les assistantes sociales d’un centre médico-social (structure du Département, Ndlr), surprises par la vague de demandes, qui nous ont demandé ce que nous pouvions faire. »

Responsable du Secours Catholique dans l’Allier, Frédéric Cottin évoque une commune où le maire « disait clairement : “Le Secours Catholique le fait bien. Pas besoin qu’on s’en mêle.” Les personnes ne passaient même plus par le CCAS, mais nous contactaient directement ».
 

L’action aurait dû être, partout, pensée et pilotée par les pouvoirs publics.

Frédéric Cottin, responsable du Secours Catholique dans l’Allier.

Dans le Loiret, c’est le manque d’investissement du conseil départemental que souligne Catherine Claude, responsable de l’association : « Les Maisons départementales des solidarités (MDS) ont été fermées. Il n’y avait qu’un représentant du Département aux visioconférences de coordination organisées par la préfecture, qui n'avait pas de vsion claire du terrain. »

Frédéric Cottin regrette une inversion des rôles : « Se nourrir est un droit. En tant qu’association, on peut venir en soutien dans la mise en œuvre, mais l’action aurait dû être, partout, pensée et pilotée par les pouvoirs publics. »

 
Coronavirus et précarité : ce que révèle la mobilisation de la société civile
Un bénévole de la Halte de jour du Secours Catholique, à Bordeaux, s'apprête à accueillir des personnes à la rue désireuses de prendre une douche, en avril.
 

Un choix politique 

Réagissant à ces témoignages, Benoît Calmels, délégué général de l’Union nationale des CCAS (Unccas), rappelle que l’aide alimentaire n’est pas inscrite légalement dans les compétences des communes, ni dans celles d’aucune autre institution publique. À partir de là, « c’est un choix politique d’assurer ou non cette mission ». Il raconte la pression mise, « dans la panique », par certaines préfectures sur les CCAS, les sommant d’organiser une aide alimentaire.

À Villerupt, une ville de 10 000 habitants en Meurthe-et-Moselle, Fabrice Krystof, directeur du CCAS, s’est senti « abandonné » par l’État. « Lorsque la pandémie est arrivée, la préfecture et l’Agence régionale de santé (ARS) nous ont simplement demandé : “Qu’est-ce que vous allez faire ?” Je leur ai répondu : “Et vous ?” » Que proposaient-ils pour nous aider ? Rien. »

Grâce au soutien des élus locaux et à un fort maillage associatif, il a pu réagir rapidement. « Mais on a dû bidouiller », regrette-t-il. Les propos de Roselyne Bachelot lors de son audition du 2 juillet devant l’Assemblée nationale lui restent en travers de la gorge. « On attend que le directeur de cabinet du préfet ou de l'ARS vienne avec une petite charrette apporter des masques ? (…) Il faut quand même se prendre un peu en main dans ce pays », avait déclaré l’ancienne ministre de la Santé, aujourd’hui ministre de la Culture.
 

On a dû bidouiller.

Fabrice Krystof, directeur du CCAS de Villerupt, en Meurthe-et-Moselle.

« Quand je vois ce qu’on nous donne en termes de dotation, si on n’arrête pas de nous couper la main, à un moment donné ça devient compliqué », observe Fabrice Krystof. Entre 2014 et 2017, la dotation globale de fonctionnement (DGF), la plus importante contribution de l’État aux collectivités territoriales, a été réduite d’un quart (moins 10 milliards d’euros).

Fabrice Krystof se dit préoccupé pour les prochains mois. « Quelle sera la situation sociale en septembre-octobre ? s’interroge-t-il. Est-ce que la demande des familles aura baissé ? » Catherine Claude, du Secours Catholique du Loiret, partage son inquiétude : « Des MDS appellent nos équipes locales en leur disant : “Nous sommes soucieux pour la suite, on ne sait pas comment ça va se passer budgétairement.” »

« Des “coûts évités” pour l’État »

Pour Mathieu Hély, professeur de sociologie à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et spécialiste du monde associatif, ce n’est pas tant une défaillance des pouvoirs publics que cette crise a mis en lumière, que la place quasi institutionnalisée du caritatif dans notre système de solidarité. « La puissance publique s’est toujours appuyée sur les associations dans le domaine de la pauvreté, à des degrés divers selon les époques, soit en soutenant des initiatives privées, soit en déléguant sa mission d’aide », explique le chercheur.

Pour lui, le message posté sur Twitter le 31 octobre par Gabriel Attal, alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, est assez éloquent. « Si l’État gérait ce que font les 70 000 bénévoles des Restos du cœur, pouvait-on lire, cela coûterait 200 millions d’euros par an. Les associations (…) représentent aussi des “coûts évités” pour l’État. » 

 
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Préparation de paniers alimentaires par un collectif d'associations à Montpellier, en avril.
 

Vide

Le vide laissé dans de nombreux territoires par l’arrêt soudain des actions caritatives pendant les premières semaines du confinement pose question. La crise de la Covid-19 n’aurait-elle pas montré les limites de ce système ?

« Ça a été très perturbant », reconnaît Josiane Mansuy, déléguée insertion dans une MDS des Vosges, qui raconte l’angoisse des familles habituellement bénéficiaires de l’aide alimentaire et la stupéfaction de certains élus locaux qui ont vu ces familles se tourner vers eux, bientôt rejointes par d’autres. « Mais ce n’est pas possible, les associations ne peuvent pas arrêter de distribuer ! » a réagi l’un d’eux.

« Pour répondre aux besoins primaires d’une partie de la population, observe Josiane Mansuy, nous soutenons matériellement et/ou financièrement des acteurs associatifs qui n’ont effectivement pas d’obligation de remplir cette mission. »
 

Faut-il faire de l’aide sociale d’urgence un service entièrement public ?


Quels enseignements en tirer ? Faut-il faire de l’aide sociale d’urgence un service entièrement public ? Une telle solution semble peu envisageable pour Roger Süe, sociologue, spécialiste de la société civile. D’une part, pour des questions de moyens. D’autre part, parce que cela irait à l’encontre d’envies croissantes au sein de la société de plus d’horizontalité et de pouvoir d’agir pour les citoyens.

Emma Chevallier, bénévole engagée dans la plateforme Covid-entraide, rejoint cette analyse. « Nous sommes d’accord, ce serait à l’État de protéger sa population. Mais face à ses carences, l’idée aujourd’hui est de sortir de cette solidarité descendante, du concept d’aide, estime-t-elle. Au profit de l’entraide et l’auto-organisation. »

Pour Roger Süe, la crise a le mérite d’avoir rendu visible toute cette « infrastructure humaine peu reconnue dans la chaîne des valeurs de notre système capitaliste – car elle ne produit rien au sens du marché – et pourtant indispensable au bon fonctionnement de notre société ». L’élan de solidarité observé pendant deux mois prouve, selon lui, qu’il existe au sein de la population « un potentiel qui ne demande qu’à s’exprimer, à s’élargir. Et l’État doit accompagner ce développement au lieu de le freiner ». Ces dernières années, la baisse des subventions et certaines décisions politiques, comme la suppression des contrats aidés, ont fortement fragilisé le secteur associatif.

 
Coronavirus et précarité : ce que révèle la mobilisation de la société civile
Une tournée de rue du Secours Catholique à Toulouse, en avril.
 

Manque de lien

Sur le terrain, la crise a également projeté une lumière crue sur le manque de lien et de connaissance mutuelle entre pouvoirs publics et société civile. Une situation qui a été décisive dans la capacité ou non à réagir rapidement face à l’urgence.

« Les territoires où ça a fonctionné sont ceux où les acteurs se connaissaient déjà, car ils avaient l’habitude de travailler ensemble, même sur des projets ponctuels, culturels ou sportifs, précise Josiane Mansuy. On sait qui fait quoi, comment et avec quels moyens. »

Pour Frédéric Pottin, du Secours Catholique de l’Allier : « On a vu là où on pêchait, il ne faut pas reprendre bêtement comme avant. Il faut plus de partenariat. » Puis il ajoute : « Plus de concertation aussi. »
 

Les associations ont du mal à faire entendre leur expertise et leur point de vue par les institutions.

Christophe Devys, président du collectif Alerte.

Nombre d’observateurs dénoncent l’opportunisme dont font parfois preuve les institutions à l’égard de la société civile. À Marseille, Sébastien Fournier ironise sur la facilité soudaine avec laquelle les pouvoirs publics locaux ont, dans l’urgence, retrouvé le numéro de responsables d’associations et collectifs militants, alors qu’ils « les snobent le reste du temps ».

Un constat largement partagé pendant la crise, et au-delà. « Les associations ont souvent du mal à faire entendre leur expertise et leur point de vue par les institutions, regrette Christophe Devys, président du collectif Alerte, spécialisé dans la lutte contre l’exclusion et la pauvreté. C’est le cas au niveau national, et c’est encore plus net au niveau local. »

Mutualiser les énergies

Changer de référentiel, sortir de la logique purement contractuelle (appels à projet, marchés publics, conventions…) qui s’est peu à peu imposée ces dernières décennies dans les relations entre pouvoirs publics et associations, instaurer un partenariat plus égalitaire… Cette réflexion était déjà amorcée dans l’esprit de Sébastien Bigaut, responsable territorial Insertion pour le département des Vosges, mais la crise l’a accélérée.

« Deux choses sont apparues comme flagrantes, observe-t-il. La pertinence de la solidarité de proximité, qui part de la base, et une volonté citoyenne pour plus d’horizontalité, de démocratie. » Il imagine une gouvernance plus inclusive – « pourquoi pas à travers une instance indépendante inspirée du modèle des sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) » – où chaque acteur local – associations et collectifs citoyens, élus, institutions publiques – pourrait s’exprimer et prendre position.

« Nous fixerions ensemble le cap vers lequel nous voulons avancer. » Le fonctionnaire territorial y voit un double avantage : « Cela permettrait de mutualiser les énergies et les moyens, et de donner plus de sens à notre action. »
 

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Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique ; ©Sébastien Le Clézio / Secours Catholique ; ©Guillaume Rivière / Secours Catholique
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