« Développement économique et social doivent aller de pair »

Publié le 07/05/2014
 

Le père Sean Healy dirige le think tank Social Justice Ireland, qui se bat pour la justice sociale et les droits des personnes vulnérables. Il travaille en lien étroit avec Caritas Europa sur ces questions, au niveau européen.

Quel impact a eu la crise sur les classes moyennes et défavorisées en Europe ?

Il n’y a jamais eu aussi peu d’emplois dans l’Union européenne depuis le début de la crise en 2008. Le nombre de demandeurs d’emploi européens a atteint un niveau historique en avril 2013 : 26,6 millions de personnes. L’emploi des jeunes est particulièrement inquiétant, avec presque un quart d’entre eux au chômage. Le Comité européen de la protection sociale craint même qu’ils ne deviennent une “génération perdue”.

En 2012, un quart de la population de l’Union européenne était menacé de pauvreté ou d’exclusion sociale. Cela représente 124,5 millions de personnes, soit 4 millions de plus que l’année précédente.

Qu’a fait l’Europe pour les pauvres depuis que la crise est arrivée ?

Lorsque la crise a commencé, l’Europe a dû rapidement défendre l’euro, monnaie qui n’est pas soutenue par un pouvoir souverain. Les dirigeants européens et la Banque centrale européenne étaient déterminés à ce qu’aucune banque ne fasse faillite et qu’aucun détenteur d’obligations ne soit laissé de côté. Ce qui a abouti à une nationalisation massive des dettes accumulées par les banques privées. Ce mouvement a représenté le plus vaste transfert de richesses des citoyens vers les créanciers privés dans l’histoire de l’Europe.

Les dirigeants européens sont intervenus pour protéger les économies les plus vulnérables des marchés financiers. En échange, ils souhaitaient que ces pays entament des réformes structurelles.

Quelles en ont été les conséquences ?

Le Comité européen de la protection sociale a estimé en 2013 que les mesures de consolidation fiscale expliquaient en grande partie la détérioration sociale actuelle. D’autres chercheurs ont souligné que cette austérité a contribué à la perte de confiance des peuples envers leurs gouvernements et les institutions européennes. Une étude d’Eurofound a constaté une montée des tensions entre groupes ethniques, ainsi qu’entre riches et pauvres.

L’eurobaromètre montre que les citoyens européens font de moins en moins confiance aux institutions politiques : le niveau de confiance est passé de 50 % en 2008 à 31 % en 2013. Le plus frappant, dans cette étude, est de constater que tous les pays d’Europe ont perdu foi dans le projet européen, qu’ils soient créanciers ou endettés. La viabilité même du projet européen sera menacée si cette tendance se poursuit.

Aujourd’hui, de plus en plus de citoyens du Sud de l’Europe voient l’Union européenne comme l’Amérique latine percevait le FMI : une camisole de force qui ne laisse pas de place aux politiques nationales et vide les démocraties nationales de leur contenu.

Comment réduire le fossé entre les plus pauvres et les plus riches ?

Les pays européens qui ont un taux d’imposition inférieur à la moyenne européenne doivent augmenter leurs prélèvements obligatoires. Il est fondamental que les entreprises contribuent à cet effort, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui dans beaucoup de pays.

Il faut aussi mettre en place une taxe sur les transactions financières. Les milliards récupérés permettraient de lutter contre la pauvreté et le changement climatique.

Il faut enfin adopter de nouveaux indicateurs économiques et sociaux, pour remplacer nos traditionnels PIB ou PNB. L’Europe doit reconnaître que le développement économique et le développement social vont de pair. L’un ne peut pas aller sans l’autre.

Pierre Wolf-Mandroux
Crédits photos : ©DR
La Délégation de Lille revendique les droits des plus fragiles
Plus d'informations
Prises de position et expertises
# sur le même thème