Maraîchage bio : Grégory se met au(x) (légumes) vert(s)

Publié le 22/05/2018
Haute-Vienne
Maraîchage bio : Grégory se met au(x) (légumes) vert(s)
 

Grégory Vacaneghem a connu des moments de galère, dormant dans sa voiture et se nourrissant de colis alimentaires. Il en est sorti avec la conviction que « pauvreté » ne devrait pas rimer obligatoirement avec « mal-bouffe ». Aujourd'hui, il se lance dans le maraîchage bio et solidaire.

De la fenêtre de son salon on aperçoit la mairie. L'église, aussi, si l'on se penche un peu. De celle de sa cuisine, on découvre d'abord un « cimetière » de machines à laver - « c'est au réparateur d'électro-ménager du dessous »-, puis quelques parcelles de jardin, et, plus au loin, la campagne vallonnée du Limousin.

« La plus humide de France », nous informe Grégory Vacaneghem, en rallumant le gaz sous la soupe de légumes qu'il a préparée pour le déjeuner.

bon accueil

Grégory se sent bien à Saint Mathieu (87), village d'un millier d'habitants niché aux confins de la Haute Vienne, de la Charente et du Périgord. « Les gens sont plutôt sympas et accueillants. Enfin, quand on en croise », précise-t-il en blaguant.

Il s'est installé dans la commune début septembre pour se rapprocher de son fils, Lucien, 7 ans, venu vivre ici avec sa mère un an plus tôt.

Avoir un enfant a sûrement dû jouer dans le bon accueil qu'on lui a réservé, suppose Grégory. Nourrir un projet d'activité, également. « C'est sûr que ce n'est pas pareil que si vous débarquez sans rien. »
 

Qu'est-ce que j'ai vraiment envie de faire ?

Gregory.

Grégory souhaite monter une exploitation maraîchère « bio ». Une reconversion professionnelle pour ce quadragénaire originaire du Nord qui, de son propre aveux, a « pas mal bourlingué ».

Après des études de lettres à Lille, il a travaillé pendant quelques années dans l'événementiel du côté de Toulouse, avant de s'installer en Belgique, en 2007.

« Là, j'ai longtemps fait des petits boulots, surtout dans le bâtiment, puis j'ai été embauché comme chargé de com dans un théâtre. » Son licenciement économique en 2011 est l'occasion d'une introspection. Il a 38 ans. « Qu'est-ce que j'ai vraiment envie de faire ? », s'interroge-t-il.

« C’était franc »

Il se souvient alors des travaux saisonniers qu'il effectuait pendant ses années toulousaines, dans les exploitations de la région. « Cueillette de fruits, maraîchage, taille de la vigne... Histoire de mettre un peu de beurre dans les épinards. »

Le travail de la terre lui plaisait, se rappelle-t-il. Le contact avec les agriculteurs aussi. « C’était franc. » Voilà ce qu'il veut faire.

De retour en France, il passe un Brevet professionnel de responsable d'exploitation agricole (BPREA) « Maraîchage bio », à Villeneuve d’Ascq. Puis, suite à un stage, se fait embaucher au Jardin de Cocagne de la Haute borne, une structure d'insertion professionnelle par le maraîchage biologique.

C’est là qu’il a rencontré Jean-François Dusseigneur, à l'époque salarié du Réseau Cocagne, qui construit aujourd’hui ce projet avec lui en tant que bénévole au Secours Catholique, chargé de l'accès à l'alimentation.

 

Après deux années à Cocagne, Grégory s'est senti prêt à s'installer. Il a d'abord cherché dans le Nord. En vain. « La pression foncière y est trop forte, explique-t-il. C'est l'une des meilleures terres de France, le prix à l'hectare est très élevé. »

Beaucoup plus qu'en Haute Vienne où la terre est pourtant bonne. « Elle et profonde et légère, donc facile à travailler. C'est du sable granitique, c'est bien pour les légumes. Et elle se prête bien à la culture bio. Naturellement, il y a ce qu'il faut : de la potasse, du phosphore. Il faudra juste ajouter un peu d'azote. »

Pour le terrain - quatre hectares -, Grégory a plusieurs pistes. Il espère acheter rapidement. « Ensuite, le temps de travailler la terre, monter des tunnels... J'aimerais pouvoir commencer à planter en décembre et à récolter au printemps. »

étude de marché

Il compte cultiver une quarantaine de variétés de plantes. « Ici, ils mangent beaucoup d’artichauts. C'est embêtant, je ne sais pas le faire, glisse-t-il, amusé. Mais je vais apprendre. »

Pour les débouchés commerciaux, Grégory a fait une étude de marché. « Trois jours devant l'Intermarché avec un questionnaire. » Il s’est aussi rendu au Secours populaire. C'est important pour lui : « Même si on est pauvre, on doit pouvoir manger sainement. »

La dimension sociale de son projet est venue plus tard. Elle est née de sa propre expérience pendant son BPREA. « Au début de ma formation et à la fin, avant de trouver du boulot, j'ai eu des mois difficiles, sans droits puis au RSA. Je dormais dans ma voiture ou chez des proches, j’allais aux distributions de colis alimentaires. »
 

Même si on est pauvre, on doit pouvoir manger sainement.

Grégory.

Grégory reste pudique sur cette période qu'il dit avoir mal vécue. Il évoque « le regard qu'on sent sur soi, et puis le fait de se retrouver dans des files interminables de gens qui galèrent. Ce n'est pas bon pour le moral ».

Il sait que dans le coin, beaucoup de personnes dépendent de l'aide alimentaire. L'idée n'est pas de « shunter » le Secours populaire, tient-il à préciser - « c'est très bien ce qu'ils font » -, mais de proposer « un petit plus » à ceux qui seraient intéressés.

Cela prendrait la forme d'une épicerie solidaire. Un lieu ouvert à tous où l'on proposerait des produits « bio » et locaux à des prix variants selon le revenu.

« Grâce à un système de paiement avec une carte dédiée, personne dans la boutique, à part celui qui tient la caisse, ne saurait qui paye quoi. » Éviter la stigmatisation pour réussir la mixité sociale, Grégory y tient énormément.

 

« Si on veut que ça marche, il faudra aussi que ce soit un lieu convivial », estime-t-il. Les idées se bousculent : « On pourrait organiser des petits concerts, du théâtre, des ateliers cuisine, des ateliers contes, faire participer les personnes âgées qui sont des puits de savoir. »

Il s'interrompt en souriant : « Bref, tout est à inventer, on est ouvert. Il faut que les gens du territoire aient leur mot à dire, puissent exprimer leurs idées, leurs envies. Sinon, c'est un coup à se faire rembarrer. »

L'association locale Culture en tête pourrait être un bon partenaire. « Ils sont sympas et fédèrent du monde autour de leurs cours de musique, de danse et de théâtre. »

Défi

Pour trouver un local, Grégory est en lien avec la maire du village, Agnès Varachaud, qui soutient le projet. Il a aussi déjà pris contact avec le « chef cuistot » de la cantine scolaire pour une future collaboration et a commencé à faire le tour des producteurs « bio » du coin qui pourraient être intéressés de fournir sa boutique.

Le défi paraît immense, mais Grégory y croit. Et il n'est pas le seul. « C'est quelqu'un d'intelligent et qui se bouge, observe Jean-François Dusseigneur, son partenaire dans cette aventure. Lorsque je l'ai rencontré il y a quelques années à Cocagne, il n'allait vraiment pas bien. Je l'ai vu évoluer. »

Aujourd'hui, constate le bénévole du Secours Catholique, « Grégory a construit tout son projet dans sa tête. Et c'est déjà énorme ».

Benjamin Sèze.
Crédits photos : @Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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