Migrants au Mexique : le danger permanent

Publié le 17/06/2016
Mexique
Migrants au Mexique : le danger permanent
 

En route vers les États-Unis, les migrants clandestins centre-américains sont des cibles faciles pour les criminels et des policiers sans scrupules. Soutenues par le Service jésuite aux migrants (SJM), partenaire du Secours Catholique, des maisons de migrants agissent contre l'impunité de ces crimes et délits.

Il patiente, l’air un peu gêné, dans l’embrasure de la porte. Il est environ 13 heures, ce 22 février. Le soleil tape fort dans les rues poussiéreuses de Frontera Comalapa, ville de l’extrême sud du Mexique, frontalière du Guatemala. La chaleur y est écrasante. Dans la pénombre de la permanence du Service jésuite aux migrants (SJM), l'assistante sociale Marisela Lopez achève sa conversation téléphonique.

Au moment où elle raccroche, Elizardo Garcia s’avance enfin. Ses vêtements amples et son visage juvénile, malgré sa fine moustache, laissent difficilement deviner son âge : 34 ans. Ce père de trois enfants a quitté quelques jours plus tôt son village de la côte sud du Guatemala.

Il a franchi la frontière mexicaine la veille, traversant le fleuve à gué, au niveau de Tapachula, chaussures à la main et jean retroussé jusqu’aux genoux. Rien de plus simple, le passage est toléré. C’est ensuite que les choses se sont gâtées.

Le jeune homme raconte avoir été pris en stop. « Mais au bout de quelques kilomètres, ils m’ont fait descendre. Ils ont brandi une machette et m’ont tout pris : mon argent, mes vêtements et chaussures de rechange. » Cette histoire est tristement banale.

 Elizardo en sait quelque chose. Lors d’une première traversée du Mexique en 2010, il s’est retrouvé à trois reprises agenouillé, les mains sur la tête, et dépouillé sous la menace d’un sabre ou d’un fusil

La première fois, se rappelle-t-il, il avait tenté de feinter. Il sourit aujourd’hui en repensant à sa naïveté. Son argent était caché dans le col de sa chemise et il avait dû vite révéler le subterfuge. Il s’en était tiré avec un coup de machette sur la tête, donné du plat de la lame, en guise d’avertissement.
 

C’est en empêchant le viol d’une jeune fille de 14 ans qu’Antonio s’est fait entailler le bras.


Antonio Gomez a eu moins de chance. Arrivé le 26 février à la maison de migrants de Huichapan, au nord de Mexico, ce Salvadorien de 29 ans montre une longue estafilade sur son bras gauche. L’agression remonte à quelques jours.

Il était à bord d’un train, lorsque sept jeunes hommes sont montés. « Ils demandaient 100 dollars par passager et jetaient du train en marche ceux qui ne pouvaient pas payer. » C’est en empêchant le viol d’une jeune fille de 14 ans qu’Antonio s’est fait entailler le bras. Son agresseur visait la tête, mais Antonio a eu le réflexe de se protéger.

Rencontrés à la maison de migrants de Bojay, dans l’État d’Hidalgo, Elvin Mendares et Fabrizio Lopes ont réussi, pour l’instant, à éviter les pièges tendus par les bandes criminelles. En revanche, ces deux jeunes Honduriens d'une vingtaine d'années n’ont pas échappé au racket des policiers en gare d’Orizaba : « 150 pesos chacun pour qu’ils nous laissent continuer. »

Au fil de ces témoignages se dessine un Jeu de l’oie aux dés pipés. « C’est un business », se désole José Luis Gonzalez Miranda, sj, coordinateur du Service jésuite aux migrants (SJM) à Frontera Comalapa. « Cela va du chauffeur de bus qui leur fait payer dix fois le prix, aux bandes criminelles, en passant par les militaires, les policiers, fédéraux et municipaux, et les délinquants occasionnels qui voient là de l’argent facile. »

Assurer le parcours

À la permanence de Frontera Comalapa, début du parcours, l’équipe informe les migrants des risques encourus, de leurs droits, des bons réflexes à adopter et éventuellement des endroits à éviter. « Nous leur conseillons par exemple de ne pas garder de numéros de téléphone sur eux. Nous leur donnons un moyen mnémotechnique de les retenir, explique Marisela Lopez. Car si les criminels trouvent un numéro, ils séquestrent la personne et tentent de rançonner ses proches. »

Constatant les nombreuses agressions, nous avons décidé d’agir

Sœur Nelly Rios

Une carte géographique est également à la disposition des migrants. Elle répertorie toutes les maisons de migrants existant sur le parcours.

Ces lieux d’accueil ont été créés par des congrégations religieuses ou des communautés paroissiales pour offrir aux voyageurs des repas chauds, la possibilité de se doucher et de laver leur linge, de se soigner, d’appeler leur famille, de se reposer pendant quelques heures ou quelques jours.

Mais en raison des réalités auxquelles sont confrontés les migrants, de plus en plus de ces maisons vont au-delà de leur mission initiale.

« Constatant les nombreuses agressions, nous avons décidé d’agir », explique ainsi sœur Nelly Rios, responsable de la maison de migrants de Palenque, dans l’État du Chiapas. La première action a été d’écouter les migrants. « Puis nous avons mis un cahier à leur disposition pour qu’ils y consignent ce qu’ils ont vécu sur le chemin. »

Aujourd’hui ces témoignages – une quarantaine par mois – servent à sensibiliser l’opinion publique et à faire pression sur les autorités pour qu’elles agissent. Parfois, lorsque la victime le souhaite, « nous l’aidons à réunir des preuves et nous l’accompagnons pour déposer plainte ».

Un avocat est en cours de recrutement. Un psychologue également, « pour leur offrir un indispensable soutien psychologique »

 

Benjamin Sèze
Crédits photos : © Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
Homme levant les bras
Plus d'informations
Droits humains
# sur le même thème