Migrants : travailler pour exister

Publié le 04/11/2019
France
Patrick, demandeur d'asile congolais, à Séméac (Hautes Pyrénées)
Patrick, demandeur d'asile congolais, à Séméac (Hautes Pyrénées)
 

Alors que les procédures de demande d’asile ou d’obtention d’un titre de séjour peuvent durer des mois, voire des années, le non accès aux droits durant cette période, notamment à celui de travailler, précarise et exclue socialement les personnes.

Quand Patrick va à la boulangerie à côté du centre d’hébergement, où il vit avec sa famille depuis deux ans, à Séméac (Hautes Pyrénées), il en ressort à chaque fois avec un sérieux coup au moral. « Une annonce est scotchée sur la vitrine depuis 8 mois : ils cherchent un boulanger. Moi, j’ai cette formation, mais je ne peux pas postuler », regrette ce demandeur d’asile congolais.

Patrick a poussé la porte d’agences d’intérim, prêt à n’importe quelle mission, d’agences immobilières, pour trouver un appartement, et bancaires, pour ouvrir un compte. Mais systématiquement, on lui a demandé une pièce d’identité et un titre de séjour. « Je suis coincé », réalise-t-il. « L’État français nous bloque. C’est très triste car on peut nous considérer comme des fainéants, pourtant nous ne le sommes pas. Nous sommes actifs. » Il a du mal à accuser le coup : « On me rappelle que je ne fais pas partie de la société. »

Mamadou Diallo, Guinéen vivant Paris, se souvient de ses premiers mois en France, avant qu’il n’obtienne le statut de réfugié : « Tu sais que tu as un bagage intellectuel, des compétences professionnelles. Mais ici, tes capacités se résument juste à "as-tu ou non un bout de papier?" Si tu n'as pas ce bout de papier, tu es que dalle. » Pour lui, bénéficier de droits « montre que tu ne survis pas mais que tu existes. Peut-être que tu n’es pas complètement intégré dans la société mais au moins tu es compté ».

Dans son rapport statistiques 2019, le Secours Catholique note que « la surreprésentation croissante des étrangers dans les accueils est en grande partie imputable à une nette précarisation de leur statut légal et socio-économique, souvent liée à une absence de ressources et de droits reconnus ». Pour l’association, la possibilité pour toute personne étrangère présente en France de travailler permettrait d’améliorer des « situations extrêmement difficiles ».

Un important facteur d'intégration

Par-delà l'aspect financier, ce droit serait aussi un important facteur d’intégration, estime Araskya Zohrabyan. Hébergée avec son mari et leurs deux enfants dans le même centre que Patrick, cette demandeuse d’asile arménienne rencontre des personnes qui ont obtenu l’asile depuis parfois deux ans et qui ne travaillent toujours pas. Plusieurs mois ou années d’inactivité contrainte ont cassé chez elles une dynamique qui est difficile à relancer, constate la jeune femme. (...)

C’est à partir de ce même constat que l’association Terre en partage a lancé, il y a dix mois, une expérimentation dans une ferme de Haute-Vienne, en partenariat avec la préfecture et l’Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii).

L’expérience se base sur le modèle des Compagnons d’Emmaüs. Une vingtaine de demandeurs d’asile y bénéficient d’un logement stable qu’ils gèrent eux-mêmes, de cours de français quotidiens et d’une formation en maraîchage biologique. Et tout est organisé pour favoriser les interactions avec le reste du village. « Le but est de faire en sorte qu’au moment où l’État statut sur son cas, la personne soit en action et que le temps de la procédure ne soit pas du temps perdu », explique Clémence Skierkowski, cofondatrice de l’association.  
 

Pour aller plus loin : 

Notre enquête « Intégration : et si la solution était l'accueil ? »

+

Grand entretien avec Alain Régner : « Pendant des années, il n'y a plus eu de politiques d'intégration »

 

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Steven Wassenaar / Secours Catholique
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