Proche-Orient : à la rencontre des réfugiés syriens

Proche-Orient : à la rencontre des réfugiés syriens

Publié le 13/10/2017
Jordanie, Liban, Syrie
 

La Syrie se déchire depuis bientôt sept ans. Le conflit qui opposait au début le pouvoir à un mouvement rebelle en quête de démocratie s’est complexifié, démultiplié et internationalisé, transformant les villes en champs de ruines, les banlieues en poudrières et réduisant l’économie à néant.

Pris entre plusieurs feux, les civils ont eu une seule alternative : fuir ou mourir. Dans les pays voisins, l’aide humanitaire s’efforce d’adoucir le sort des réfugiés et de maintenir l’espoir d’une paix prochaine. En soutenant ses partenaires locaux, le Secours Catholique-Caritas France y contribue.

 

La paix en exil

En se complexifiant, la guerre en Syrie a fait reculer les espoirs de paix et menace à présent l’ensemble du Proche-Orient. Sur place, les partenaires du Secours Catholique s’efforcent de préserver la culture traditionnelle du vivre-ensemble.

« Nous pensions qu’après quelques mois nous rentrerions chez nous », confie Yasmin Kayali, exilée syrienne à Beyrouth, fille d’une famille de minotiers d’Alep. « En 2012, nous avons fondé une ONG (Basmeth & Zeitooneh) pour préparer nos compatriotes au retour. »

Mais durant six ans et demi, la contestation du pouvoir syrien qui avait débuté pacifiquement dans le sillage des printemps arabes s’est transformée en guerre civile, puis en guerre par procuration.

Sur les 22 millions de Syriens de 2011, près d’un demi-million ont été emprisonnés et/ou tués, 7 millions ont fui sur une autre partie du territoire et 5 millions ont quitté le pays. Ces derniers se sont exilés principalement en Turquie (3 millions), au Liban (1,1 million) et en Jordanie (660 000).

Ces chiffres officiels du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) ne prennent pas en compte ceux qui ont évité d’être enregistrés. Les réfugiés palestiniens et irakiens de Syrie, passés au Liban, ont été enregistrés sur des listes distinctes.
 

C’est un miracle que cet exode n’ait pas provoqué de troubles.

Ziad El Sayegh.

Pour les pays d’accueil, la charge n’est pas identique. La Turquie, avec 80 millions d’habitants, est plus robuste pour absorber 3,75 % de population supplémentaire. Plus étonnant, le Liban a vu sa population s’accroître d’un tiers en l’espace de dix-huit mois. Pour le conseiller du ministre libanais aux Affaires des déplacés1, « c’est un miracle que cet exode n’ait pas provoqué de troubles ».

Dans son bureau donnant sur le Grand Sérail (palais du gouvernement à Beyrouth), Ziad El Sayegh explique l’ampleur de ce phénomène par l’hospitalité et la bienveillance du peuple libanais.

Mais « avec nos problèmes structurels et institutionnels, avec un déficit budgétaire de 75 milliards de dollars, c’est quand même un miracle ! Malgré cela, les Libanais n’oublient pas que la Syrie les a bombardés, assassinés et occupés durant trente ans. Toutefois nous devons penser aux futures relations libano-syriennes et à la reconstruction d’une Syrie libre et démocratique, désireuse de vivre en paix avec le Liban. »

Situation critique au liban

Le Liban n’a jamais autorisé les Syriens à s’installer dans des camps. Certains observateurs critiquent ce refus qui n’a pas permis au HCR d’accompagner les réfugiés vers une réinstallation rapide. Les Syriens, livrés à eux-mêmes, se sont donc installés dans des camps informels, dans les villes et à leur périphérie.

La Jordanie, en revanche, a opté pour des camps de réfugiés. Seuls 20 % des réfugiés y vivent encore, mais pratiquement tous sont passés par ces camps où le HCR les a enregistrés et où le gouvernement jordanien a opéré des vérifications sécuritaires.

Le gouvernement jordanien s’est rapidement imposé comme le coordinateur de l’aide humanitaire, et a exigé que les organisations caritatives accordent la même assistance aux 30 % de Jordaniens les plus pauvres.
 

Dans l’explosif dossier syrien, la Jordanie veut rester neutre.


La diplomatie jordanienne consiste à rester neutre dans l’explosif dossier syrien. La situation apparaît plus critique au Liban, où toutes les composantes de la guerre voisine sont sur son sol.

Tandis que les ONG, en Jordanie, aident les réfugiés à vivre correctement, celles du Liban doivent ajouter une dimension supplémentaire à leurs tâches : éviter un embrasement entre communautés.

Apaiser les tensions

Des organisations non gouvernementales comme Adyan ou House of Peace (Hope), deux partenaires du Secours Catholique au Liban, s’emploient à resserrer les liens entre les communautés.

Mathilde Girardot, chargée de projets du Secours Catholique au Moyen-Orient, explique que « dans la plaine de la Bekaa, Hope aide les associations et personnes réfugiées à identifier et analyser les facteurs de tension dans leur environnement de vie, puis à élaborer et à mettre en œuvre de petits projets qui réunissent habitants et réfugiés et visent à apaiser ces tensions. »

Près de Zahle, les réfugiés plantent des végétaux dans des lieux publics pour remercier les habitants de leur accueil. D’autres programmes regroupent les différentes communautés pour des formations à des métiers, à des langues ou aux premiers soins. 

 

Près de Zahle, les réfugiés plantent des végétaux dans des lieux publics pour remercier les habitants de leur accueil.


La fondation Adyan, créée par des chrétiens et des musulmans pour panser les blessures communautaires causées par la guerre civile de 1975-1990, est la plus importante fondation interreligieuse du Liban.

Elle s’adresse à un public jeune, celui des écoles et des universités, et aux familles. Elle forme les enseignants, diffuse dans les écoles des films de témoignages de réconciliation et invite ses adhérents à « faire des choses ensemble ».

Son président, le père maronite Fadi Daou, ne cache pas son inquiétude quand on l’interroge sur l’avenir du Liban. Mais il est persuadé que le salut viendra des populations elles-mêmes si on les éduque à la coexistence. 

1. Le Liban n’ayant pas signé la convention de Genève de 1951 ne reconnaît pas les Syriens comme réfugiés au sens du droit international et les qualifie de « déplacés ».

 

Témoignage : des réfugiés pris au piège

Depuis Berlin où il est réfugié depuis deux ans, L.T., Syrien, 26 ans, raconte ce que vit sa famille au Liban.

 
Proche-Orient : à la rencontre des réfugiés syriens
En visioconférence avec L.T. depuis la maison où vivent sa mère, sa nièce et ses soeurs, au Liban.
 
« Nous étions opposants au régime. En 2011, mon père a été emprisonné. Nous n’avons plus de nouvelles de lui. Ma mère est partie la première au Liban. Mes deux sœurs, ma nièce et moi l’avons rejointe.

Par peur du régime syrien, nous avons mené une vie discrète, évitant que notre nom apparaisse sur les listes de réfugiés. Pour vivre, je travaillais dans des restaurants.

En 2015, le Liban a fermé ses frontières. N’étant pas enregistrés auprès du HCR, nous devenions illégaux et nous ne pouvions prétendre à aucune aide. J’ai cru qu’en passant en Europe, je pourrais faire venir ma famille près de moi.

Depuis deux ans, j’essaie depuis Berlin de trouver une solution. Mais ma famille continue de vivre claustrée dans un logement d’un village reculé, sans revenus. Elle ne peut plus payer le loyer. Ma nièce mange un jour sur deux. Cela fait trois ans qu’elle n’est pas allée à l’école.

Je vis ici avec la culpabilité d’être parti et d’avoir fait une erreur. En voulant rester invisible, j’ai précipité ma famille dans un piège. »

Alertés de cette situation, les partenaires du Secours Catholique ont retrouvé la famille de L.T. et étudient les moyens de la sortir de son isolement.
 

Sammour Nawras : « J'aimerais rester syrien »

Aujourd’hui chargé de la mission jésuite en Syrie, le père Sammour Nawras est l’ancien directeur régional pour le Moyen-Orient de Jesuit Refugee Services (JRS). Basé à Beyrouth, il témoigne de l’incertitude générale concernant l’avenir de son pays, la Syrie, et du sort de ses réfugiés. 

Entretien avec Sammour Nawras, chargé de la mission jésuite en Syrie.

 

Quelle est la situation en Syrie ?


D’un point de vue sécuritaire, quelques villes ont retrouvé la paix. Damas, Alep et Homs sont sécurisées. À Alep, quelques réfugiés commencent à revenir. Dans les rues, on croise la police militaire russe, filles et garçons, en voitures blindées. On les voit manger dans les restaurants.

Mais je ne vois pas les choses s’améliorer. Cela évolue vers le pire. L’avenir de la Syrie ? Est-ce qu’il va y avoir une ou plusieurs Syrie ? Personne ne peut le prédire. Tous les scénarios sont possibles.
 

La paix entre les deux grands rivaux de la région est-elle possible ?


Les deux grandes factions dont on parle, chiites et sunnites, dessinent une ligne de fracture qui traverse l’histoire depuis 1 400 ans, depuis l’arrivée de l’Islam. Il y a eu des guerres, des victimes de tous côtés, des tentatives d’anéantissement.

Personne ne peut annihiler complètement l’autre. Il faut accepter le fait que l’autre existe et qu’il en a le droit. Sur ce constat, on peut vivre ensemble. L’Islam actuel est en crise. Il n’y a que les musulmans à l’intérieur de l’Islam qui puissent la résoudre. Les chrétiens peuvent contribuer à une réconciliation, mais ils ne doivent pas la dicter.
 

La situation des réfugiés a-t-elle évolué ?


Les réfugiés connaissent les mêmes difficultés qu’au début. Le nombre de ceux qui passent la frontière a diminué. Ceux qui peuvent passer légalement de la Syrie au Liban sont minoritaires.

Avant, les portes étaient ouvertes. Aujourd’hui, le Liban a fermé ses frontières. Je le comprends. C’est un petit pays aux ressources très limitées. Sa population a augmenté d’un tiers, brusquement. Imaginez 20 millions d’Allemands venant s’installer en France en moins de dix-huit mois… Aucune structure ne peut le supporter.
 

Quelle aide vous paraît la plus utile à la diaspora syrienne ?


Je crois en l’éducation au sens large, au-delà de l’instruction ou du rattrapage scolaire. Je crois en une éducation inclusive qui aide à la réconciliation et qui donne une place à celui qui est différent de soi. C’est ce que nous faisons dans nos centres.

Nous éduquons à la responsabilité. Nous aidons à décider, à agir libres mais de façon responsable, de manière consciente. C’est une dose d’individualisation inoculée dans notre culture imprégnée de communautarisme. En arabe, on utilise souvent le “nous” à la place du “je”. Il faudrait pouvoir exprimer un “je” responsable, sans tomber dans l’autre extrême de l’individualisme, celui du “moi d’abord et tant pis pour les autres”.
 

Que reste-t-il de l’identité syrienne ?


Je suis syrien. Je n’ai pas d’autre identité. J’aimerais rester syrien le restant de ma vie. Pour mon malheur, une partie de la Syrie est en train de se transformer sans que j’aie mon mot à dire. C’est le malheur de la communauté chrétienne. Quelle que soit la Syrie de demain, l’Église a perdu son rôle.

Je ne sais pas si nous sommes complètement éliminés, mais nous avons perdu la possibilité de contribuer à la nouvelle Syrie. Mais les Églises de Syrie continuent d’atténuer le malheur du peuple, elles poursuivent leur travail humanitaire.

Quant à notre identité ? Être le protégé de quelqu’un, est-ce avoir une identité ? A-t-on intérêt à vivre à tel endroit parce qu’on y est le protégé d’un groupe ou d’une personne ? Dans un État laïque, c’est la loi qui protège les plus faibles.

 

En Jordanie, Caritas prospose une assistance globale

Caritas Jordanie a une longue expérience d’accueil des réfugiés. Avec l’arrivée des Syriens, son accompagnement s’est perfectionné, modernisé et globalisé.

 

Au cœur du vieil Amman, un porche en brique ouvre sur un patio ombragé où attendent une cinquantaine de personnes. Hommes, femmes, vieux, jeunes, Syriens, Palestiniens ou indigents jordaniens viennent chercher dans ce service “humanitaire” du centre de Caritas Jordanie qui un plaid, qui une carte de crédit, qui des bons d’achat qu’un SMS leur a demandé de passer prendre. Ici, ils peuvent aussi signaler tout problème lié à leur logement ou à leurs conditions de vie aux trois employés et deux bénévoles qui les écoutent et tâchent de résoudre leurs difficultés.

Le service “humanitaire” est l’un des quatre services de chaque centre d’accueil de Caritas Jordanie, qui en compte 12 dans tout le pays. Avec 420 salariés et plusieurs centaines de bénévoles, Caritas Jordanie couvre les besoins d’un nombre considérable de personnes. « Nous avons enregistré plus de 630 000 réfugiés syriens », déclare Omar Abawi, son directeur des programmes, « presque autant que le HCR. Le HCR assure la protection. Nous assurons les autres besoins : santé, nourriture, logement, bien-être… »

Réduire la pauvreté

Cet enregistrement informatique est à la base de l’efficacité de Caritas. « Les assistantes sociales du service “médico-social” saisissent les profils de santé physique et mentale ainsi que les conditions de vie de chacun. Nous approchons chaque personne de façon holistique », explique Hania Bsharat, coordinatrice de l’unité de soins. Chaque dossier est confidentiel et les médecins, dentistes et infirmières du service “clinique” ainsi que les psychologues du service “psycho-social” peuvent y accéder. Efficacité et gain de temps en découlent.

Ces informations détectent les plus fragiles et sont un atout dans la stratégie pour réduire la pauvreté. Omar Abawi le constate : « Nous répondons plus rapidement aux offres des gouvernements étrangers souhaitant financer des programmes humanitaires. » Bien que 90 % du budget de Caritas Jordanie soit financé par les autres Caritas (dont le Secours Catholique), plusieurs États confient leurs fonds d’aide aux réfugiés à Caritas Jordanie, notamment la France.

La Jordanie – où le travail est déjà rare pour les Jordaniens – interdit à ses “hôtes” de travailler, les contraignant à effectuer des petits boulots au noir. Sous la pression des pays donateurs, le pays a fini par assouplir sa position et offrir à une centaine de milliers de réfugiés un permis de travail. Cependant, vu la rareté des emplois, le sort des réfugiés, qui souvent vivent très mal leur oisiveté, a peu de chances de s’améliorer.

Pour pallier l’inactivité chronique sans enfreindre la loi, Caritas Jordanie développe des formations rémunérées pour les réfugiés. Au sud d’Amman, le Vatican a mis à sa disposition la paroisse de la Miséricorde où sont plantés 680 oliviers. Depuis un an, des équipes d’une trentaine de réfugiés se relaient pour travailler le bois et fabriquer des savons. Un plus grand nombre de ces programmes permettrait à Caritas Jordanie d’améliorer encore son accompagnement global. 

 

Réfugiés syriens

Réfugiés syriens
Du Liban à la Jordanie,

mobilisation pour les réfugiés.

Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Sébastien Le Clézio /Secours Catholique
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