Roland Siewe, apôtre de la vérité

Publié le 13/01/2016
Algérie
Portrait de Roland Siewe
 

Il se produit actuellement en Algérie un phénomène migratoire largement ignoré. Des milliers de migrants d’Afrique noire y vivent dans la clandestinité et la précarité. L’un d’eux, Roland Siewe, a choisi de le faire savoir et de se mobiliser à leurs côtés avec Caritas Algérie.

Chargé du programme Migrants à Caritas Algérie depuis quelques mois, Roland Siewe est un des mieux placés pour parler des conditions de vie des migrants sub-sahariens et de sa propre immigration en Algérie.

Dans le jardin de l’évêché d’Alger, par une belle journée de mars, il s’assied sous un cerisier et raconte ce qu’il a vécu et ce qu’il a vu. Il parle d’une voix calme, cherche le mot précis, soulignant d’un geste une phrase. À travers ses grands yeux expressifs, ses auditeurs mesurent la justesse de son récit.

« La migration a bien changé, ici. Depuis trois ans, il y a une forte présence de femmes avec enfants, alors qu’avant les migrants étaient des hommes entre 17 et 40 ans », dit-il. D’où viennent-ils ? Du Cameroun, du Niger, du Liberia, du Nigeria, de la Côte d’Ivoire et plus récemment de Centrafrique. Ils sont vraisemblablement plusieurs milliers dans le pays, mais aucun chiffre n’est vérifiable.

Les raisons de leur départ ? Des raisons économiques, familiales, de discrimination sexuelle, de conflits...

En 2005, quand il part « sur un coup de tête, sans préméditation » de Yaoundé (Cameroun) où il est né pour fuir un pays qui ne lui offre aucun bien-être et aucun avenir, il n’a pas de destination. Juste l’Europe en ligne de mire. Il vient pourtant d’obtenir une licence en gestion. Il quitte deux familles nombreuses, celle de ses parents et celle de son oncle, qui l’ont élevé alternativement.

Prémonition

Le voilà sur les routes. Un voyage en dents de scie : Libye, Chypre côté turc, Niger, Mali, Maroc. L’Algérie se trouve au croisement de tous ces chemins, il finira par s’y installer. Plusieurs fois détroussé par des passeurs, il travaille comme maçon pour survivre et repartir plus loin.

Un soir, au nord du Maroc, il vient de payer son passage pour l’Espagne. Plusieurs barques attendent. Elles seront bientôt remplies à ras bord de migrants. Roland s’avance pour y prendre place et soudain fait marche arrière. Une prémonition. L’une de ces embarcations, en effet, coulera cette nuit-là.  

Comme il est impossible aux migrants d’obtenir un titre de séjour, ils vivent dans la précarité et l’exclusion. Pour survivre, Roland, comme les autres, ne peut que travailler illégalement et s’adonner à de petits trafics. Il le paiera de deux ans de prison. 

« Jusqu’ici, l’objectif des migrants était l’Europe, observe-t-il. Aujourd’hui, certains font venir des personnes de leur pays, alimentant ainsi la traite d’êtres humains. Nous informons sans donner de leçon. La société algérienne ne sait pas ce que vivent les migrants. »

 

 

Lieu d’accueil

Il y a deux ou trois ans, un événement a donné une visibilité aux migrants. Les villes algériennes ont été envahies par des femmes nigériennes venues mendier chacune avec trois enfants au moins.

Roland se souvient : « C’était une migration économique assumée : “Je viens parce que j’ai besoin d’argent.” Dans un quartier très pauvre, ils louaient pour 100 euros des espaces de 8 m², sans eau ni électricité, où ils s’entassaient à 16. Nous avons pris des photos. Nous les avons accompagnés et nous avons fait vacciner un grand nombre d’entre eux. » Finalement, le gouvernement les a tous rapatriés.

Les Nigériens ont fait avancer des questions sur lesquelles nous butions depuis longtemps : la réalité de l’immigration.

« Les citadins algériens ont vu pendant des mois ces familles agricultrices nigériennes chassées par la sécheresse venir mendier mais aussi dormir, manger, faire leurs besoins dans leurs rues. » poursuit-il.

Avant de travailler pour Caritas Algérie, Roland a d’abord été bénévole à Médecins du Monde. Il y a rencontré Josiane, elle aussi originaire du Cameroun, avec laquelle il forme une parfaite équipe. Ensemble, ils nouent des liens avec plusieurs associations (Ligue des Droits de l’homme, Lutte contre le sida, Conseil italien pour les réfugiés, réseau Euroméditerranée).

Josiane et Roland poussent les limites de leur mission de sensibilisation. Lorsque Roland rencontre l’évêque d’Oran, il l’alerte sur la condition des femmes et des enfants migrants. À la demande de l’évêque, il rédige un projet de lieu d’accueil pour femmes et enfants qui serait géré par des migrants.

Le projet a du mal à voir le jour, mais lorsque Roland rencontre Cesare Boldi, directeur de Caritas Algérie, « Ça été le déclic. Nous avons immédiatement compris que nous avions la même vision. » Le lieu d’accueil a ouvert en septembre 2015.

Pierre Plazolle
Crédits photos: ©François Ramel/ Secours Catholique.
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