Théâtre : raconter l’isolement des femmes en prison

Publié le 08/05/2014
 

À partir du 9 mai, la troupe de la Renn Compagnie met en scène au théâtre de la Tempête à Paris la pièce Misterioso-119, de l’écrivain ivoirien Koffi Kwahulé. À cette occasion, une rencontre, dont le Secours Catholique est partenaire, sera organisée le 18 mai sur le thème de l’incarcération des femmes.

La metteuse en scène Laurence Renn-Penel revient sur les enjeux soulevés par cette pièce qui aborde la question de l’isolement des femmes détenues.

Que signifie le titre de la pièce, Misterioso-119 ?

Il fait référence au morceau Misterioso du jazzman Thelonious Monk et au 11 septembre 2001. L’histoire se déroule dans un ancien couvent transformé en maison d’arrêt pour femmes. Une travailleuse sociale arrive dans cet univers carcéral, très fantasmatique, alors que ses deux prédécesseurs ont disparu. Une relation forte se développe entre elle et les détenues.

En montant cette pièce, j’ai cherché à montrer la souffrance de ces femmes avant tout, plutôt que la prison en tant que telle. Car les femmes détenues souffrent d’une grande solitude. Personne ne vient leur rendre visite, compagnon comme familles. Certaines sont tombées à cause d’hommes qui étaient trafiquants de drogue. Elles les aidaient à passer la marchandise. Mais ils les oublient lorsqu’elles se retrouvent en prison.

Les femmes détenues ressentent un grand besoin affectif. Elles expérimentent aussi une perte d’identité. L’un des personnages de la pièce le dit bien : « Ici, tout est bon à rêver, tout est bon à croire que tu es libre. » Mais dans le même temps, elles redoutent la liberté, qui ne résout pas leur problème de solitude. « Toutes, ici, nous redoutons de nous retrouver dehors », affirme un autre personnage.

Quelle connaissance personnelle avez-vous du milieu carcéral ?

J’ai donné pendant quatre ans des cours de théâtre à la maison d’arrêt de Fresnes, dans le centre national d’observation où sont regroupés les détenus condamnés à des peines longues. Le théâtre leur permettait de développer leur créativité. Il leur montrait aussi qu’ils valaient quelque chose. Ils étaient très enthousiastes lors de ces cours. L’un d’eux s’est même mis à écrire peu après.

Je m’y rendais une après-midi par semaine. Puis je n’ai plus eu la force de continuer. La demande affective de leur part était énorme. Aujourd’hui, j’aimerais retenter l’expérience, notamment avec des femmes.

La culture est-elle un bon moyen d’interpeller le spectateur sur des problématiques sociales ?

Bien sûr, c’est d’ailleurs mon dada. J’ai toujours fait cela. Là, c’est la première fois que je mets en scène une pièce sur l’enfermement. Je me suis documenté sur la souffrance des femmes en prison en lisant notamment l’extraordinaire livre d’Anne Lécu sur son expérience de médecin en milieu pénitentiaire [1].

J’y ai appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas, et que très peu de gens savent. La vue des femmes détenues a par exemple tendance à rétrécir, à force d’avoir le regard enfermé par quatre murs. Bien souvent, elles ont des parcours épouvantables. Beaucoup ont vécu la misère, subi des violences ou des attouchements lorsqu’elles étaient jeunes. Elles ont des problèmes d’addiction, font des tentatives de suicide. Leur présence en prison semble écrite d’avance, presque dès la naissance. Elles sont très souvent victimes. Et la prison ne résout pas leurs problèmes.

J’ai également incité mes actrices à regarder le travail de la photographe Jane Atwood sur les femmes en prison, qu’elle a rencontrées en France, aux États-Unis ou encore en ex-URSS. Chacune de mes actrices s’est appropriée ce travail à leur façon.

 

Débat autour des femmes détenues le 18 mai

La pièce Misterioso-119 est donnée du 9 mai au 8 juin au théâtre de la Tempête, Route Du Champ de Manoeuvre, Paris 12e, du mardi au samedi à 20h30 et le dimanche à 16h30.

Un débat autour de l’incarcération des femmes et des discriminations qu’elles subissent en prison sera organisée le 18 mai à 19 heures, après la représentation. Plusieurs personnalités prendront la parole, dont Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté, l’écrivaine Nancy Huston ou encore François Soulage, président du Secours Catholique.

Réservation indispensable. Pour plus d’informations, rendez-vous sur le blog "Le ciel à moitié", consacré à cette manifestation.

Notes:

[1] La prison, un lieu de soin ? Les Belles Lettres, coll. Médecine & sciences humaines, 2013, 25,50 euros.

Pierre Wolf-Mandroux
© Xavier Schwebel/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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Prisons et personnes détenues
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