Abdul Saboor : quand photographier est une nécessité vitale

Publié le 20/06/2022
Pas-de-Calais
Abdul Saboor : quand photographier est une nécessité vitale
 

Après sa fuite d’Afghanistan, en 2015, Abdul Saboor a ressenti le besoin impérieux de documenter le quotidien des exilés rencontrés sur sa route. Aujourd’hui réfugié en France, il photographie les migrants coincés sur le littoral nord, à la frontière entre la France et l’Angleterre. En espérant que les choses changent.

La femme n’est pas tombée, mais Abdul s’en veut encore. La scène s’est déroulée dans les escaliers du métro parisien. Abdul voit une femme sur le point de  chuter ; il dégaine son appareil photo. Très vite, il réprouve son geste. Le jeune Afghan explique en anglais. : « J’aurais dû aider cette femme, pas essayer de prendre une photo ! » Il va la voir, s’excuse : « Je suis d’abord un être humain, ensuite un photographe. »

À Calais, un média britannique lui demande de photographier les rescapés d’un canot qui a chaviré dans la Manche en tentant de rejoindre l’Angleterre. « Je suis arrivé sur la plage : les gens sortaient de l’eau, ils n’avaient plus de chaussures. Ils avaient froid et faim. Il y avait une femme enceinte. »

Abdul range son appareil pour leur porter secours. Il expose la situation au média anglais : « Tu es trop gentil pour être photoreporter », lui rétorque-t-on. Assis devant une tasse de thé à quelques pas de la gare Montparnasse, à Paris, le photographe est interloqué. Il répète la phrase, comme si elle recelait un sens caché.

chez lui nulle part

Une demi-heure plus tôt, le trentenaire descendait d’un train en provenance de Toulouse. Grâce à sa coupe de cheveux (courts sur les côtés, longues bouclettes sur le dessus de la tête) et son Leica en bandoulière, on le repère facilement parmi les voyageurs. Dans la poche de sa veste, son téléphone portable ; dans un sac à dos, son ordinateur. Derrière lui, il tire une petite valise à roulettes qui contient quelques vêtements et des disques durs. « All my life is here. » Toute sa vie est là.

Aujourd’hui identifié comme le photographe afghan qui documente le quotidien des exilés coincés sur le littoral nord, à la frontière entre la France et l’Angleterre, Abdul se reconnaît dans leurs destins. Le jeune homme n’est pas très sûr du lieu de sa naissance. Ni de la date. Disons que c’était en mars 1992. « Ma mère était enceinte et elle a dû fuir l’Afghanistan avec mon père pour se réfugier au Pakistan. Je suis né dans les montagnes, peut-être en Afghanistan ou peut-être au Pakistan. À l’époque, il n’y avait pas de GPS. »

Longtemps, il ne s’est senti chez lui nulle part. « Au Pakistan, les enfants me demandaient : “Quand est-ce que tu retournes chez toi ?” Et je me disais : mais chez moi, c’est où ? » Il découvre l’Afghanistan quelques années plus tard. Pendant quatre ou cinq ans, il conduit des engins de chantier pour un sous-traitant de l’armée américaine. Les talibans lui tirent dessus à trois reprises. Abdul pointe du doigt son épaule gauche, le bas de son dos, sa cheville. Parfois, en évoquant un événement dramatique, il rit. « Soit on rit, soit on pleure. »
 

Abdul est arrivé totalement démuni et traumatisé .

Georges Lafon, ami d'Abdul Saboor.

En 2015, il quitte l’Afghanistan, devenu trop dangereux pour lui. Le sort de son père et de son frère aîné, il le résume en un mot : « killed ». Tués. Le photographe égrène les pays traversés : Pakistan, Iran, Turquie, Bulgarie, Serbie, Croatie, Italie… Deux ans plus tard, il arrive en France. « Aujourd’hui, si on me demandait de partir d’ici, je ne pourrais pas. Je n’ai plus la force. »

« Abdul est arrivé totalement démuni et traumatisé », témoigne Georges Lafon, un septuagénaire qui l’a accueilli chez lui en novembre 2017. Par crainte, le jeune homme gardait la lumière allumée jour et nuit. « Il arrivait d’un autre monde. Il parlait peu. Le plus urgent, c’étaient les soins et les papiers. » Georges l’aide à comprendre comment circuler dans Paris, retirer de l’argent à un distributeur, prendre un train à l’heure. « Il a grandi à la campagne, il n’est pas allé beaucoup à l’école, mais il apprend très vite. »

pas dans un zoo

Le jeune Afghan a vécu deux ans et demi chez Georges : « Tout s’est toujours très bien passé.C’est quelqu’un d’extraordinairement à l’écoute, qui comprend comment fonctionnent les gens même s’ils appartiennent à des milieux très différents du sien. Il ne les juge pas. »

Sur la route des Balkans, Abdul photographie les exilés avec son téléphone portable. La police le lui confisque, le casse en morceaux. En Serbie, une femme sensible à sa démarche lui donne un appareil photo pour qu’il continue. On lui propose d’exposer. Récemment, il s’est acheté un Leica. «  Il est petit, c’est pratique. J’aime bien travailler en 35 mm, cela m’oblige à être proche des gens.  » Les appareils avec un long zoom, très peu pour lui : « On n’est pas dans un zoo. »

 

À Calais et à Grande-Synthe, certains migrants me disent : “Ce que tu dis vient de nos cœurs.” 

Adul Saboor.

« Avant de photographier les gens, je leur dis que c’est important de parler de ce que l’on vit, nous, les migrants. » Il espère qu’avec ses photos, les choses vont changer. « Je ne peux rien leur promettre, mais je dois essayer. » Si quelqu’un refuse d’être photographié, il n’insiste pas. « Maintenant, à Calais et à Grande-Synthe, certains migrants me connaissent. Il y en a qui m’ont vu à la télé. Ils me disent : “Ce que tu dis vient de nos cœurs.”  »

Louis Witter, photographe lui aussi, a rencontré son homologue afghan à Calais voici un an. « Ses images changent la représentation des personnes exilées que l’on peut avoir. » Souvent, elles souhaitent ne pas être photographiées ou ne pas être reconnaissables. « Abdul, lui, prend le temps de parler aux gens, de comprendre leur parcours. Ceux qu’il photographie sont toujours d’accord. Il y en a même qui sourient. Il est super proche des gens. »

Aujourd’hui, Abdul vend ses photographies à des journaux, comme le Times. « Parfois, on me demande si j’aime faire ce que je fais. Cette question me surprend toujours. Je ne prends pas ces photos parce que ça me plaît. Je fais ces photos parce qu’il le faut ! »

 

Je ne prends pas ces photos parce que ça me plaît. Je fais ces photos parce qu’il le faut ! 

Abdul Saboor.

Le jour où je rencontre Abdul est à l’image de sa vie actuelle : le matin à Toulouse, le midi à Paris, le soir à Calais. À Toulouse, il donne des cours de photos aux Beaux-Arts. À Calais, il fait des photos pourfaire évoluer la situation  : « Je voudrais qu’il n’y ait plus de campements, qu’il y ait des voies légales de migration. Si je veux que les choses changent, je dois faire ce qui est à ma portée. »

À Paris, il se ressource grâce à ses amis, ceux qui sont presque devenus une nouvelle famille. Il y a aussi ses repères : des restos bangladais, pakistanais, indiens ou afghans pas trop chers, autour de la Gare du Nord ; un salon de coiffure à Barbès. « Tout doucement, je me suis habitué à la France. Maintenant, je suis content d’être ici. » Aujourd’hui, assure-t-il, la France, c’est comme chez lui.

 

Découvrir le site d’Abdul Saboor : ww.abdulsaboorjan123.com

Aurore Chaillou
Crédits photos : ©Louis Witter / Secours Catholique
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