Afrique : « Cessons de faire de l’ethnie un marchepied pour conquérir le pouvoir »

Publié le 03/02/2015
Afrique
 

Le Camerounais Paul Samangassou, ex-directeur de la Caritas nationale, est consultant auprès d’ONG de développement. Pour lui, les Africains devraient s’appuyer sur l’exemple burkinabé, c’est-à-dire enlever le marchepied ethnique souvent utilisé pour accéder au pouvoir.

Au Burkina Faso, la jeunesse, présente sur les réseaux sociaux, a joué un rôle prépondérant dans la chute du président Blaise Compaoré en octobre 2014. À l’échelle du continent, peut-elle être une locomotive pour la démocratie ?

La jeunesse est un des deux groupes vulnérables – avec les femmes – qui « tiennent » l’Afrique et représentent son plus grand atout. Les jeunes, pas encore assez politisés mais ouverts sur les expériences du monde grâce aux réseaux sociaux, à la télévision et à la grande circulation de l’information, sont ceux qui feront bouger le continent, comme on l’a vu au Burkina Faso. J’ai l’espoir que le changement passera par eux. S’ils ne sont pas la locomotive de la démocratie, ils sont, à mon avis, à bord du train qui impulsera le changement.

Certains de nos pays ressemblent à des cocktails Molotov qui attendent simplement d’être allumés pour exploser. Mal dans leur peau, parfois très instruits, souvent analphabètes, sans emploi, ayant perdu l’espoir de vivre une vie décente, de fonder un foyer, entassés dans des villes sans âme, ces millions d’anonymes donnent souvent le sentiment de n’avoir plus grand-chose à perdre !

Soudan, Centrafrique, République démocratique du Congo (RDC)… : la mal-gouvernance serait-elle pour partie la cause de la violence ?

La mal-gouvernance explique, pour partie, la violence qui caractérise ces pays ; la gestion patrimoniale des ressources collectives est une autre explication. Si la Centrafrique subit un niveau de paupérisation élevé, les deux autres pays souffrent, eux, de l’abondance des richesses dont la nature les a dotés. Celles-ci sont convoitées par tous les prédateurs de la planète qui ont mis en coupe réglée la RDC. Mais la violence est également intrinsèque au mode de colonisation et aux stratégies de décolonisation dont les pays africains, de manière générale, ont été les victimes.

Comment donner de la substance à une démocratie trop souvent formelle ?

La démocratie devrait être revisitée et instituée dans les écoles, lycées, universités, entreprises, villages et communautés urbaines. En attendant, la société civile, vigilante, lui donne un peu de substance en allant au charbon : d’abord, en s’opposant énergiquement aux politiques publiques ineptes, ensuite, en apportant aux administrations publiques son expertise. Dans nombre de pays, elle joue les « chiens de garde » l’opposition, associée à une gestion corruptrice du pouvoir, étant devenue aphone.

On vote en Afrique mais l’État est faible. Comment, dans ces conditions, agir face à la corruption, à la famine, au sida, à Ebola, à l’avancée du désert, aux groupes armés… ?

Répondre à cette question, c’est expliquer que l’État est faible pour une multitude de raisons objectives et subjectives. La politique se fait encore, souvent, sur la base de l’appartenance à une communauté (groupe ethnique, groupe alimentaire, secte, liens de camaraderie…). Pour beaucoup de citoyens, le pouvoir vient de Dieu et le président est un cadeau du Ciel. Celui-ci n’a pas de comptes à rendre à « ses » électeurs puisqu’il ne leur doit rien.

Répondre à cette question, c’est aussi expliquer que les mesures cosmétiques prises par les gouvernants n’ont rien à voir avec les besoins légitimes des populations. C’est pourquoi les famines qui sévissent dans des pays, pourtant en mesure d’être assez facilement auto-suffisants, sont incompréhensibles.

Les fléaux que vous citez doivent s’analyser séparément. L’Afrique n’est pas un pays. C’est un continent. Les solutions qu’on peut y appliquer doivent être différenciées. Sinon, nous pourrions appliquer indifféremment le même remède à des pays qui ont en commun les symptômes mais pas la maladie.

Les élections confortent les replis communautaires. Peu de leaders courent le risque de défier les loyautés ethniques. Comment sortir de cette impasse ?

Les coteries et les chefferies, les roitelets et les détenteurs de pouvoirs dits traditionnels sont les véritables fossoyeurs de la démocratie. Tant que l’ethnie sera le marchepied à partir duquel on peut conquérir le pouvoir, l’Afrique n’aura pas de répit et devra sans cesse remettre son ouvrage démocratique sur le métier.

En cela, le Burkina Faso devrait devenir un cas à étudier pour identifier des ingrédients d’une révolution réussie. Lorsqu’ils ont cherché celui qui dirigerait le pouvoir les Burkinabé n’ont pas mis le critère ethnique en avant. Les autres Africains devraient en prendre de la graine !

Conférence débat

Le 3 février, dans le cadre de la campagne de sensibilisation "Tournons la page", le Secours Catholique-Caritas France organise à Paris une conférence-débat pour "l’alternance démocratique en Afrique". Cette conférence à lieu à 18h30 à la maison des évêques de France, 58, avenue de Breteuil, 75007 Paris, en présence de responsables de la société civile africaine.

Yves Casalis
Crédits photos: © Elodie Perriot/Secours Catholique
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