Analyse : retisser les liens de la société

Publié le 04/12/2013
France
 

Source d’isolement et de souffrance pour les personnes âgées, la rupture des liens entre les générations a un impact sur la société dans son ensemble. C’est pourquoi les associations travaillent à rapprocher jeunes et anciens pour que les premiers apprennent de la richesse des seconds, et que ceux-ci trouvent une nouvelle place dans le pacte social français.

Il y a dix ans, les Français découvraient les conséquences tragiques d’une canicule exceptionnelle : plus de 14 800 personnes décédées en trois semaines, en plein mois d’août, dont 82 % avaient plus de 75 ans [1]. Un grand nombre d’entre elles avaient succombé seules, chez elles, révélant au grand jour la rupture des liens intergénérationnels dans la société française.

En quelques décennies, la place des seniors dans la société a profondément évolué. Le modèle familial traditionnel de plusieurs générations vivant dans le même village, voire sous le même toit, n’est plus la norme. Les évolutions professionnelles et économiques poussent les jeunes à partir travailler de plus en plus loin et à emménager dans des logements ne pouvant accueillir leurs parents vieillissants.

Surtout, dans une société marquée par l’individualisme, remettre en cause sa vie et son confort personnel pour s’occuper d’un parent malade n’est souvent plus perçu comme un devoir, mais comme une contrainte à gérer.

Seniors, un statut en question

Mais nul besoin de centaines de kilomètres pour séparer les générations. Un simple couloir peut prendre des allures de véritable fossé. La rupture mise en lumière par la canicule de 2003 ne concerne pas uniquement les familles : les voisins de certaines personnes âgées ne se sont rendu compte de leur décès que très tard, illustration de la solitude de cette population. Car le statut même des seniors est en question.

Puisqu’ils ne travaillent plus (ou peu), puisqu’ils ne sont plus des acteurs dynamiques d’une société privilégiant l’immédiateté et la rentabilité, ils se retrouvent presque automatiquement relégués à la marge et oubliés.

Dans son essai de politique-fiction Le Plan Vermeil [2], le philosophe Régis Debray décrivait un autre aspect de cette perte de statut : « Nous sommes la première civilisation où la compétence acquise fait obstacle aux compétences à acquérir ; où le jeune se débrouille mieux que l’ancien ; où le petit est plus savant et plus expert que le grand (…). »

Transmission

Les compétences des seniors sont de moins en moins reconnues et demandées. Pour les nouvelles générations, cette difficulté de transmission n’est pas anodine : « On se construit dans les relations que l’on entretient avec les autres, quel que soit son âge, précise Brigitte Alsberge, responsable du département Solidarités familiales du Secours Catholique. Sans les repères des personnes plus âgées, il manque une lignée, une transmission de l’histoire, des valeurs qui permettent de se situer dans la société. »

Aujourd’hui, cette transmission est d’autant plus difficile qu’il n’y a plus d’homogénéité de situation ou de statut chez ceux que l’on nomme les “personnes âgées”. « Ce sont des personnes qui ont plus de 60 ans environ… mais entre 65 ans et 90 ans, il y a de grandes disparités », souligne Brigitte Alsberge.

Et l’évolution démographique risque d’accentuer ce phénomène, car l’allongement de la vie va se poursuivre, selon les prévisions. Les personnes âgées de 60 ans et plus, qui sont 15 millions actuellement, seront 20 millions en 2030 et près de 24 millions en 2060. Les Français âgés de plus de 85 ans passeront de 1,4 million cette année à 4,8 millions en 2050 [3].

Lutte contre l’isolement et la solitude

C’est pourquoi Brigitte Alsberge préfère parler d’« aînés ». « Derrière ce mot, il y a toutes les personnes âgées en précarité que l’on reçoit, à la retraite ou non, mais aussi des bénévoles. Tous doivent avoir une place dans notre approche des solidarités entre les générations. »

Une attention particulière doit être donnée à la lutte contre l’isolement et la solitude. « L’isolement n’engendre pas systématiquement un sentiment de solitude, estime Léopold Gilles, chercheur au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) [4]. Cela dit, le sentiment de solitude s’accroît avec l’isolement, tout comme il augmente avec l’âge et la précarité économique. »

Et la pauvreté accentue le risque d’isolement et de rupture des liens familiaux. « J’ai eu des témoignages de personnes qui ne voulaient pas recevoir leurs enfants le dimanche midi, faute de pouvoir acheter de quoi préparer le repas », raconte Brigitte Alsberge.

Solidarités entre générations

En réponse à cette fragilisation du lien, le Secours Catholique n’a pas créé de service spécifique mais il s’attache à encourager les solidarités entre les générations dans l’ensemble de ses actions. De nombreuses délégations organisent des visites de personnes âgées ou isolées ; d’autres, comme dans la Sarthe, rapprochent des jeunes de maisons de retraite pour des activités ponctuelles.

Chaque voyage de vacances collectives est l’occasion d’inviter largement et d’amener le plus jeune à vérifier que le plus âgé suit bien l’excursion. L’accompagnement scolaire ainsi que le parrainage entre un adulte et un enfant contribuent à recréer du lien là où la précarité isole.

Sans compter les bénévoles de bibliothèques de rue, en Champagne, qui se font surnommer “Mamie” au bout de quelques passages. « Toutes ces solidarités sont à encourager dans un sens comme dans l’autre : l’échange est toujours bénéfique et indispensable pour les deux parties », conclut Brigitte Alsberge.

Notes:

 

[1] Source : l’Institut national de la santé et des recherches médicales (Inserm), dans un rapport réalisé par le Sénat en février 2004.

[2] Le Plan Vermeil : modeste proposition, Gallimard, 2004. L’auteur s’imagine rapporteur auprès d’un ministre sur la question du vieillissement et livre son analyse sur le vieillissement et les territoires.

[3] Source : Insee

[4] Le Credoc vient de réaliser une étude pour le collectif inter-associatif “Combattre la solitude des personnes âgées” (dont fait partie le Secours Catholique). Cette étude qualitative porte sur les effets de l’intervention bénévole sur l’isolement et la perte d’autonomie des personnes âgées.

Sophie Lebrun et Julien Fournier
© David Metra/Secours Catholique
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