Anne Lecu : soigner en prison, un chemin de foi

Publié le 05/05/2014
France
 

Religieuse et médecin en milieu pénitentiaire, Anne Lécu consacre sa vie à « apprendre à croire », loin de toute “bien-pensance”.

« Un chemin de bonheur parmi d’autres. » Ainsi Anne Lécu, sœur dominicaine, décrit-elle son choix d’entrer dans les ordres quand d’aucuns n’hésitent pas à invoquer la vocation, la nécessité, ou à employer des formules grandiloquentes. « Une évidence ? Certainement pas ! Tous les jours, je me dis que je suis complètement folle ! Et c’est là où ça devient mystérieux : j’y suis encore », déclare en souriant celle qui, il y a vingt ans, a écrit aux sœurs sa volonté d’« apprendre à croire » avec elles, sans savoir si elle parviendrait un jour à assumer l’intimidante mission qu’elle venait de se fixer : annoncer l’Évangile.

La jeune Anne est alors étudiante en médecine. C’est l’époque où le sida, maladie encore peu connue, fait rage. Les trithérapies n’existent pas et l’étudiante ne peut qu’assister, impuissante, à la mort de gens de son âge, brutalement rayés du nombre des vivants. Chrétienne de tradition, elle s’interroge : « Soit l’espérance est capable de porter cette énigme du malheur, soit c’est du vent. Comment la foi chrétienne supporte cette question : j’étais prête à passer ma vie à essayer de répondre à cela. »

Fleury-Mérogis

Son diplôme de médecin obtenu, elle arrive donc à Paris chez les sœurs dominicaines, sans avoir la moindre idée de ce à quoi ressemblera son futur le plus proche. Sans savoir que, quelques semaines plus tard, elle se retrouverait à soigner derrière des barreaux.

Là encore, il ne faut pas croire que devenir médecin en milieu carcéral relève de la vocation ou de l’héroïsme : la réalité est plus pragmatique – et Anne Lécu n’aime pas enjoliver la réalité. « Je cherchais un travail à temps partiel pour pouvoir poursuivre mes autres activités. Une sœur m’a dit : “tu nous as parlé de la prison, tu devrais y tenter ta chance.” Alors j’ai ouvert l’annuaire et cherché les prisons que je connaissais de nom : Fresnes, la Santé, Fleury-Mérogis… »

Ce sera Fleury, dans l’Essonne, l’un des plus grands centres pénitentiaires d’Europe. Depuis dix-sept ans, Anne Lécu y exerce comme médecin généraliste – cinq ans chez les hommes, douze chez les femmes. « Je suis arrivée là par hasard, mais je n’y reste pas par hasard, résume-t-elle. J’aime les détenus. Ils ont beaucoup perdu, n’ont pas grand-chose à prouver, il y a quelque chose d’immédiat, de fort et d’authentique dans les relations que je crée avec eux. »

Être à la juste place auprès des détenus

Anne Lécu soigne, avec humilité et bon sens. « Les gens sont stressés, dorment mal, sont inquiets – à juste titre – de leur avenir. Toute la difficulté est d’écouter leur plainte, et de traiter le symptôme, tout en leur faisant bien comprendre que s’il est vrai qu’ils souffrent, ils ne sont pas nécessairement “malades”. Car toute souffrance n’est pas une maladie. » Avec ceux que l’épreuve a mis en exil d’eux-mêmes, elle essaie d’être à la juste place et à la bonne hauteur, toujours bienveillante, jamais infantilisante.

Ces dix-sept années de soins en milieu carcéral ont « élagué » sa manière de croire, dit la religieuse dans une étrange formule. Exit la langue de bois, la tiédeur, le prêt-à-penser : « En prison, il est question de vie et de mort : qu’est-ce qui nous tue, qu’est-ce qui nous fait vivre. Ce ne sont pas le bien et le mal qui sont en jeu. Moi-même, en tant que médecin, je ne suis pas là pour juger. »

« C’est vrai que vous êtes bonne sœur ? » interrogent certaines patientes, mi-incrédules mi-amusées. Elle ne le cache pas, ne s’y appesantit pas : elle tente de le vivre pleinement, derrière les barreaux comme sous le toit du couvent de Dourdan. « Parfois à la force du poignet », reconnaît-elle. La vie en communauté, en particulier, relève du combat quotidien : « C’est le réel. On peut avoir un idéal très éthéré de la vie religieuse, mais quand on cohabite avec les sœurs et qu’on s’engueule sur la place du lait dans le frigo, assez vite ce genre d’idéal tombe. »

Anne Lécu n’est pourtant en rien amère ou découragée : les difficultés n’ont fait que renforcer sa détermination à poursuivre le chemin. Apprendre à croire va de pair, pour elle, avec apprendre tout court. Il y a quelques années, elle a suivi un parcours de philosophie organisé pour les soignants, puis soutenu une thèse sur le soin en prison dont elle a récemment fait un livre* à son image, humble et loin de toute charité bien-pensante. « J’ai acquis de la densité et de l’assurance, dans ma profession et dans ma vie en général, constate-t-elle. Aujourd’hui, je sais où j’habite. »

Marina Bellot
© Lionel Charrier-Myop/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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