Au Gabon, le combat risqué pour la démocratie

Au Gabon, le combat risqué pour la démocratie

Publié le 18/07/2016
Gabon
 

En vue de l’élection présidentielle prévue le 27 août, la coalition Tournons la page Gabon, soutenue par le Secours Catholique, se mobilise pour sensibiliser les citoyens à l’alternance démocratique. Avec un seul mot d’ordre : « Ali Bongo, dégage ! » Mais le pouvoir ne l’entend pas de cette oreille et a déjà commencé à réprimer le mouvement. Un meeting a été dispersé à coups de gaz lacrymogènes début juillet. Depuis, plusieurs leaders de mouvements de jeunes, partenaires de Tournons la page, ont été arrêtés.

 

Lettre ouverte à François Hollande

Les membres du collectif « Tournons la Page » demandent à la France de ne pas soutenir la candidature d’Ali BONGO ONDIMA à l’élection présidentielle du 27 août 2016.
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Au Gabon, le combat risqué pour la démocratie
Diaposonore

Tournons la page mobilise les citoyens

 

Les combattants du changement

Depuis plusieurs semaines, Tournons la page et ses partenaires se mobilisent au quotidien. Ils sillonnent Libreville, la capitale, pour promouvoir l'alternance démocratique et lutter contre la candidature d'Ali Bongo.

Un samedi matin du mois de juin. Dans la cour d’un bâtiment privé, près du rond-point de la Démocratie à Libreville, 200 personnes environ se rassemblent pour écouter des leaders de la société civile.

Représentants syndicaux, membres d’associations et d’ONG sont venus pour réclamer le changement, à quelques semaines de la présidentielle. Les six organisations membres de Tournons la page Gabon (Brainforest, Club 90, Sena, ROLBG, Front des indignés et “Ça suffit comme ça”) sont là.

Aminata Ondo, du Front des indignés, harangue la foule : « Nous manquons d’eau potable, nos hôpitaux ne fonctionnent pas, nos routes sont défoncées, nos classes sont surchargées avec 200 élèves par enseignant. Nous sommes indignés car tout cela se passe au Gabon, un pays riche. »

Et pour cause, le pays possède du pétrole, du bois, du manganèse, de l’or et pourtant 70 % de la population vit dans la pauvreté. Depuis presque cinquante ans, le Gabon est gouverné par la famille Bongo, d’abord par Omar Bongo de 1967 à 2009, puis par Ali Bongo. On considère que 87 % des Gabonais n’ont connu que cette famille au pouvoir.

Notre pays est une dictature déguisée.

Nathalie Zémo, du Club 90

Depuis 2003, la Constitution permet au président d’avoir des mandats en nombre illimité et le scrutin présidentiel est à un seul tour. Par ailleurs, ce sont des proches du pouvoir qui détiennent la plupart des institutions, par exemple la Cour constitutionnelle ou la Cemap, la commission électorale.

« Nous pourrons difficilement atteindre les objectifs de développement tant que le pays sera une dictature déguisée, tant que le pouvoir sera confisqué par un clan, explique Nathalie Zémo, du Club 90. Nous voulons une nouvelle Constitution avec une limitation des mandats et surtout nous voulons des élections transparentes. »

Les membres de Tournons la page estiment en effet que les élections, comme celle de la présidentielle de 2009, sont truquées : bourrage des urnes, tripatouillage du fichier électoral (avec doublons de noms et inscription de personnes décédées), et surtout achat de consciences.

« Bongo paupérise la population pour mieux la soudoyer ensuite lors de ses meetings. Il distribue des billets de 10 000 francs CFA aux citoyens pour qu’ils votent pour lui », enrage Sostheme Nguema de Ça suffit comme ça. « Au Gabon, les gens ont peur car ils savent que s’ils s’expriment, ils risquent de se faire arrêter », poursuit Nathalie Zémo.

Les manifestations autres que celles du parti au pouvoir sont d’ailleurs interdites dans l’espace public, c’est pourquoi ce matin de juin, la société civile s’est rassemblée dans une cour privée. Les rares médias qui osent donner la parole à l’opposition ou à la société civile sont en outre souvent condamnés à des amendes.

Enfin, l’armée est omniprésente dans Libreville, notamment au cœur de l’université pour mieux contrôler les revendications étudiantes. En 2009, lors des précédentes élections, les militaires n’avaient pas hésité à tirer sur la foule en colère à Port-Gentil, faisant au moins 15 morts selon l’opposition.

Caravanes dans les quartiers

« La place d’un faussaire n’est pas au palais présidentiel ! » s’écrie Marc Ona, de Brainforest et leader de Tournons la page, lorsqu’il prend à son tour la parole. « Ali Bongo viole la Constitution, il doit donc être exclu du processus électoral. »

En effet, l’article 10 stipule qu’un candidat à l’élection présidentielle doit être gabonais de naissance et ne peut avoir acquis la nationalité gabonaise. Or la société civile en est persuadée : Ali Bongo est le fils adoptif d’Omar Bongo, il serait né au Nigeria.

La preuve : il refuse de faire un test ADN et a déjà fourni trois actes de naissance différents pour justifier de sa nationalité. « D’ailleurs, la France a été complice dans la production de faux documents pour sauver Ali », poursuit Marc Ona. Le Gabon est en effet un allié stratégique de Paris, qui détient une base militaire permanente au cœur de Libreville.

« Cet article 10, c’est la faille qu’on a trouvée pour dénoncer la candidature d’Ali Bongo, précise-t-il. On a des lois, elles doivent être respectées. » C’est le message que Tournons la page Gabon et ses partenaires font passer lors de caravanes de rue qui s’installent dans les quartiers de Libreville.

Au Gabon, tout va mal !

Annissette, habitante d’un bidonville

Cet après-midi-là, un mouvement de jeunes de bidonvilles, La Voix du Mapane, tient un meeting dans un quartier pauvre de la capitale. Après avoir distribué des prospectus Tournons la page, plusieurs d’entre eux appellent au changement. Les habitants sortent de chez eux.

Annissette est convaincue par les discours : « Ici, au Gabon, tout va mal. Nous sommes fatigués de cette dictature, notre pays n’est pas un royaume : il nous faut d’autres dirigeants. »

Avant de se quitter, tous entonnent l’hymne national du Gabon avec ferveur. Les paroles « Éveille-toi, Gabon, une aurore se lève » résonnent comme un espoir.

En savoir plus sur Tournons la page

 

Paroles d'activistes

Marc Ona, de Brainforest, Nathalie Zémo, du Club 90, et le chanteur Keurtyce sont tous trois membres de Tournons la page Gabon. Ils expliquent les raisons de leur combat. 

 
Au Gabon, le combat risqué pour la démocratie
Marc Ona

« Nous sommes un pays riche et pourtant il y a des quartiers sans eau potable. »

 
Au Gabon, le combat risqué pour la démocratie
Nathalie Zémo

« Il y a des doublons sur le fichier électoral et des achats d'électeurs. »

 
Au Gabon, le combat risqué pour la démocratie
Le chanteur Keurtyce

« Après 50 ans de joug dictatorial, il faut que ça change. »

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos: ©Élodie Perriot/Secours Catholique
Homme levant les bras
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