Bolivie : en Amazonie, avec les gardiens de la forêt

Publié le 18/09/2013
Amazonie
Bolivie : en Amazonie, avec les gardiens de la forêt
 

Remparts fragiles contre la déforestation, les communautés paysannes de l’Amazonie bolivienne apprennent à tirer un meilleur parti de leur environnement avec l’accompagnement de l’association Cipca, soutenue par le Secours Catholique-Caritas France. Reportage.

 

Département du Pando, au nord de la Bolivie. L’étroite piste de terre rouge qui depuis trois heures fend la forêt en ligne droite s’arrête brusquement, barrée par le rio Orthon, lointain affluent de l’Amazone. Sous les arbres, quelques maisons de planches. Trente-trois hommes, femmes et enfants forment la communauté de Palestine. Ils survivent grâce à la pêche et la chasse, la cueillette et une agriculture de subsistance.

«  Nous nous sommes baptisés Communauté de Palestine », explique en signe d’accueil le doyen des villageois, Walter Rodriguez, un ancien missionnaire, « parce qu’il y a un lac, non loin d’ici, qui s’appelle Siloé. Nous n’avons pas d’électricité et l’eau courante, c’est celle de la rivière. » Il y a six mois, ils ont fait appel au Centre de recherche et de promotion des paysans (Cipca) [1]

L’aide technique de Cipca aux paysans se montre d’autant plus efficace qu’elle est simple. Elle s’appuie sur les points forts et étudie les points faibles dont chaque communauté est invitée à dresser la liste. Aujourd’hui, assis sous le préau qui surplombe l’un des méandres du rio, les habitants de Palestine présentent aux membres de Cipca le résultat de ce premier travail.

Autonomie

Leur chef, debout devant deux grandes feuilles blanches épinglées au mur, énumère : « Premièrement, nous avons obtenu la personnalité juridique, une autonomie qui nous donne le droit d’exploiter ce territoire. Deuxièmement, notre territoire regorge de ressources naturelles. Troisièmement, il a aussi un potentiel hydrique et piscicole important. Et quatrièmement, nous travaillons tous ensemble. Voilà nos atouts. »

La forêt regorge de ressources, en effet, mais jusqu’ici le principal revenu des communautés du Pando et du Beni (les deux départements du nord de la Bolivie) repose sur la cueillette de la noix du Brésil (castaña), un fruit dont la Bolivie est le premier exportateur mondial. Sur les quelque 2 000 euros de revenu annuel par famille, 1 500 proviennent de la vente de ces noix. Un bénéfice qui fluctue au gré des marchés : première faiblesse. Les distances, la médiocrité des routes et la quasi-inexistence des moyens de locomotion en sont une autre.

Recensement

Comme la communauté de Palestine, la communauté des Mandariniers, à quelques dizaines de kilomètres plus à l’ouest, connaît ses atouts et ses faiblesses. Elle s’est déplacée pour être plus près d’une route principale. Accompagnée par Cipca depuis deux ans, elle est passée à l’étape suivante : le recensement des richesses de son territoire.

Tout le village des Mandariniers est réuni pour connaître les résultats du recensement de la forêt. Jesus Ibaguari, charismatique quinquagénaire, remercie les membres des 27 familles qui composent la communauté, soit 140 personnes qui, enfants et vieillards, hommes et femmes, ont participé au recensement.

En arpentant les 11 300 hectares qui constituent notre territoire nous avons découvert de nombreuses espèces aux vertus médicinales que nous pourrons exploiter.

« Et nous avons surtout comptabilisé 2 500 hectares de “noyers” du Brésil, de bananiers et de cacaoyers sauvages. » annonce Jesus Ibaguari.

 

Cacaoyers

Les maisons des Mandariniers possèdent chacune un petit arpent de terrain privatif où les familles font pousser du manioc, des papayers et du maïs. Sur un terrain commun, près d’un lac que survole une myriade de papillons, les membres de la communauté ont dressé une ombrière sous laquelle poussent des plants de cacaoyers issus de graines récoltées en forêt et qu’ils ont fait germer. Dès que les arbustes pourront être plantés, ils appliqueront le Système agro-forestier [2] de Cipca.

« Le Saf est un changement culturel. Un changement de mentalités », analyse Marcos Nordgren, 30 ans, écobiologiste et responsable du bureau national Nord-Amazonie de Cipca.

On passe d’une civilisation de cueillette à une population de producteurs.

 

Serfs

Pamela Cartagena, agronome et responsable nationale du développement au sein de Cipca, précise que « les ancêtres de ces populations étaient asservies. Ils appartenaient au propriétaire de la région (six ou sept grands propriétaires terriens se sont partagé le nord de la Bolivie depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950) et s’endettaient auprès de lui au moindre besoin. Les gens étaient doublement enchaînés ».

Saul Hugo Pareja est un solide gaillard de 21 ans, père de deux enfants et président de la communauté de Nazareth, village situé à une trentaine de kilomètres de Riberalta, dans le Beni. « Il a été élu parce qu’il est dynamique », souffle Vicente, l’un de ses amis. « Nous vivons de ce que nous produisons, nous en sommes fiers, reprend Saul. Et nous n’avons pas de patron. » En aparté, Saul confie qu’il ne peut pas encore acheter de choses superflues mais qu’il peut se payer l’essentiel, notamment envoyer son fils aîné à l’école.

L’avantage d’avoir mis en place le Saf de Cipca, c’est que plus on plante, plus on gagne de l’argent.

Saul Hugo Pareja, président de la communauté de Nazareth.

Tout comme Saul, son ami Vicente, 33 ans, lui aussi père de deux enfants, est revenu vivre dans sa communauté il y a dix ans après avoir été policier en ville : « L’agriculture nous fait vivre, à présent. Je peux envoyer mes enfants à l’école et acheter des médicaments. » La communauté est devenue suffisamment autonome pour que Cipca ne lui rende visite qu’en cas de besoin. « C’est le but de notre appui, explique Marcos Nordgren. Former les paysans pour qu’ils deviennent autonomes. »

 

Incendies

Dans une autre partie du département, Benjamin Peña Varga, 53 ans, est un célibataire jovial qui épousera le mois prochain la mère de ses onze enfants. Il a intégré la communauté de Mediomonte quand il a dû cesser son activité de charpentier, à la suite d’un accident de travail. Il a alors quitté Riberalta pour s’installer dans la forêt. Ses premières cultures ont été un échec.

Puis Cipca a croisé sa route et aujourd’hui ses plantations sont florissantes. II prépare des jus avec les fruits qu’il récolte et il est devenu expert en apiculture. Toutefois le feu a par deux fois menacé ses arbres, et il a creusé un chemin pare-feu sur les bords duquel il a planté des essences résistantes aux incendies. Au moment de nous quitter, Benjamin Varga veut absolument nous dire ceci : « Grâce à Cipca, ma situation est plus légère. Mes onze enfants, j’ai su les élever correctement. Ils n’ont aucun vice. Ils étudient tous. À leur tour, ils auront les outils pour s’en sortir. »

 
Notes:

[1] Centre de recherche et de promotion des paysans (Cipca)

En quarante-deux ans d’existence, Cipca a accompagné des centaines de communautés indigènes et paysannes. En 2011, son expertise a été couronnée par le prix national de Sciences sociales et humaines, patronné notamment par les ambassades des Pays-Bas et de la France. Composé d’éducateurs, de conseillers juridiques et d’agronomes, Cipca agit en Amazonie pour un développement intégral et durable : accès à la terre, économie rurale basée sur l’augmentation des revenus des familles, plaidoyer et propositions politiques... pour améliorer leur sort.

[2] Système agro-forestier (Saf) : Le cacaoyer est au cœur du Système agro-forestier (Saf) préconisé par Cipca. Le cacao, denrée importante sur les marchés, est difficilement exploitable industriellement. Plus de 90 % du marché mondial du cacao provient de l’industrie familiale. Ne supportant que l’environnement de forêt, le plant de cacaoyer doit être protégé du soleil jusqu’à l’âge de produire, vers 6 ou 7 ans. Le Saf préconise de planter auprès du petit cacaoyer cinq ou six autres essences d’arbres, choisies pour leur rapidité à donner de l’ombrage : des variétés de tamarins (le pacay) et de palmiers (açaï) sont associées à des essences plus rares comme l’acajou, le cèdre ou le chêne du Brésil. Cette culture exige la présence et l’attention continues de l’homme.

Jacques Duffaut
Crédits photos: ©Élodie Perriot/Secours Catholique
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
Plus d'informations
Solidarité internationale et développement
# sur le même thème