Bolivie : un partenaire du Secours Catholique explique les difficultés d’accès à la terre

Publié le 29/05/2012
Bolivie
 

Eulogio Nuñez, directeur régional de l’ONG Cipca, est à Paris dans le cadre de la campagne d’action internationale du Secours Catholique. Il fait un point sur la situation du Tipnis, réserve naturelle menacée en Bolivie.

L’année dernière, Cipca avait soutenu une marche jusqu’à La Paz, organisée par des communautés indigènes de la réserve naturelle du Tipnis afin de protester contre un projet de route sur leur territoire. Où en est-on de leurs revendications aujourd’hui ?

Sous la pression, le président avait suspendu le projet fin 2011. Par ailleurs, une loi pour la protection du Tipnis a été votée. Malheureusement, des partisans du président – des cocaleros et quelques communautés indigènes du sud du Tipnis – ont riposté en menant une contremarche en faveur du projet. Au final, cela a abouti à la création d’une loi de consultation de la population. Or les opposants au projet estiment que cette loi arrive trop tard. La consultation de la population aurait dû avoir lieu avant le commencement du projet, dont deux tronçons de route ont déjà été construits. Par ailleurs, elle vient en contradiction avec la loi de protection du Tipnis. Environ 500 Indiens amazoniens ont donc entamé le 27 avril une nouvelle marche sur La Paz afin de demander l’annulation de cette loi.

Cipca soutient-elle aussi cette marche ?

Oui, mais Cipca veut aller plus loin. Nous voulons la mise en place d’une loi nationale de consultation des populations. Elle doit établir des normes qui soient applicables à tous les grands projets du gouvernement. Il faut cesser de faire des lois au cas par cas, comme cela a été le cas au Tipnis. Cipca a donc travaillé à l’élaboration d’un projet de loi de consultation populaire et souhaite le présenter prochainement. Son objectif est de fixer des normes et des réglementations en ce qui concerne l’implantation de grands projets sur des territoires communautaires. Elle définit quand la consultation doit être obligatoire ou pas, et quelle est la procédure à suivre en cas de désaccord avec les communautés. Enfin, elle établit les délais à respecter par l’État et les entreprises. Nous espérons pouvoir présenter ce projet de loi à l’issue de la nouvelle marche.

L’une des premières mesures prises par Evo Morales, en tant que président, a été de renforcer la loi agraire en 2006. Quels sont les résultats de cette réforme ?

Evo Morales avait fait voter une loi visant à renforcer l’ancienne réforme agraire de 1996, en prenant en compte les revendications des communautés locales. L’un des aspects fondamentaux de cette loi fut la reconnaissance des territoires indigènes comme « Terres communautaires d’origine ». Par ailleurs, elle a permis d’affirmer le droit des femmes à accéder à la terre. Le régime est désormais plus équitable entre l’homme et la femme. Enfin, la loi a pour but de mettre un terme à la détention de la majorité des terres par les latifundistes, ces grands propriétaires terriens. Lorsqu’une grande superficie de terres non exploitées est détenue par un seul grand propriétaire, l’État est désormais en droit de la réquisitionner, puis de la redistribuer aux petits paysans.

Avant 2006, près de 90 % des terres étaient détenues par seulement 7 % de propriétaires, selon les chiffres officiels. Quand est-il aujourd’hui ?

Un document de l’Institut national de la réforme agraire (Inra) estime qu’avant 1992, les petits paysans ne détenaient que 17 millions d’hectares, contre 39 millions aux mains du grand capital, autrement dit les grandes entreprises et les latifundistes. Une étude plus récente indique que près de 40 millions d’hectares appartiennent désormais aux petits paysans, dont plus de 22 millions aux indigènes, contre 6,4 millions détenues par le grand capital. Le reste appartient à l’État, en vue d’une redistribution ou non.

Quelle est la part des terres attribuées à des multinationales en vue d’extractions ou encore de grands projets ?

Ces concessions sont implantées sur des terres qui appartiennent déjà à quelqu’un, le plus souvent aux petits paysans. Le cas du Tipnis en est un exemple. Le droit des populations à être consultées sur ces grands projets est inscrit dans la constitution, mais n’est pas toujours respecté. Il est difficile pour Evo Morales de concilier la défense des indigènes, dont il est originaire, et le développement de la Bolivie. L’État considère que ces grands projets, tels que la route qui devra traverser la réserve naturelle du Tipnis, représentent un intérêt stratégique pour le développement de la Bolivie. D’un côté, Evo Morales crée la loi de la terre mère, votée dans le cadre de la constitution, et de l’autre il développe des projets d’extraction des ressources naturelles. C’est toute l’opposition entre développement industriel, extractif, et le développement durable que prônent les communautés indigènes et Cipca. Cipca viendra donc défendre le développement durable à la conférence des Nations unies Rio+20.

 

Clémence Richard
crédit : Xavier Schwebel/SC
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