Claude Saadi : sortir debout de la prison

Publié le 16/09/2014
Hénin-Beaumont
Claude Saadi : sortir debout de la prison
 

À 75 ans, Claude Saadi a un lourd passé carcéral. Aujourd’hui bénévole engagé au Secours Catholique, il milite de toutes ses forces pour que le système pénitentiaire passe de la logique de répression à celle de reconstruction. Portraits radiophonique pour France Culture et papier pour Messages du Secours Catholique réalisés par Marina Bellot.
 

 

Claude Saadi est de ceux dont la vie ne ressemble à aucune autre. À 75 ans, celui qui mène aujourd’hui une retraite active à Hénin-Beaumont en a passé vingt-cinq derrière les barreaux. Tombé pour braquage dans les années 1980, il a pris perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de dix-huit ans. En sortant de prison, Claude a décidé de consacrer son temps à ceux qui en ont besoin.

J’ai une expérience de la vie qui me permet de comprendre la misère de l’autre.


Claude s’est installé à Hénin-Beaumont, cité marquée par la désindustrialisation, pour vivre près d’une vieille amie, l’une de ses dernières attaches dans le “monde libre”. Tous les mardis, il tient, avec d’autres bénévoles, une permanence du Secours Catholique au centre-ville. Il s’agit d’aider à rédiger des courriers, de donner accès à une photocopieuse, de trouver une voiture pour dépanner – autant de gestes précieux pour ceux que la précarité a relégués aux marges de la société. Et comme « le malheur, ce n’est pas le mardi de telle heure à telle heure », Claude ouvre sa porte toute la semaine à qui en a besoin, le temps d’offrir un « coup de café », un coup de fil ou un coup de main. « S’il n’y avait pas des gens comme Claude, on n’avancerait pas. Ça vaut de l’or », commente Philippe, l’un des bénévoles de l’équipe.

« L’école de la vie »

S’il a foi en l’autre, Claude n’est pas pour autant croyant. Le Secours Catholique, il s’y est engagé « parce que l’équipe fait du bon boulot, précise-t-il. Ici, on vit la fraternité au sens propre ». Ce dont il a longtemps cruellement manqué. Claude naît pendant la Seconde Guerre mondiale à Clichy, en banlieue parisienne. Son père, kabyle, est invalide. Sa mère s’exténue à faire des ménages pour nourrir la famille. « Après la guerre, être pauvre, c’était dur. Tout s’achetait au marché noir, et le marché noir, c’était pour les riches, raconte-t-il. Alors quand mes parents n’ont plus pu s’occuper de moi, j’ai été balluchonné de foyer en foyer. »

Ce parcours chaotique, Claude en parle comme d’« une école de la vie ». L’école, la vraie, il n’y apprend pas grand-chose : « À 9 ans, je ne connaissais pas mon alphabet. Je faisais un complexe terrible. J’ai fini par apprendre à lire seul, et je ne me suis plus arrêté », raconte ce boulimique de savoir.

Perpétuité

Il a 22 ans quand il est envoyé en Algérie dans un régiment de parachutistes. Partisan de l’Algérie française, « profondément déçu par la “trahison” de De Gaulle », il décide d’oublier son amertume en satisfaisant sa soif de grands horizons et il bourlingue plusieurs années en Afrique avant de revenir en France. « Mais à Paris, pour des individus comme moi, il n’y avait pas de boulot. » Il deviendra braqueur. À 30 ans, Claude force des coffres et dévalise des banques. Il s’offre une vie d’opulence sous le soleil de Nice, loin de la misère noire de son enfance. Et puis vient le braquage qui tourne mal. Perpétuité : il accepte la sentence.

Derrière les barreaux d’une cellule de 2,60 m de long sur 2,40 m de large commence une nouvelle existence. « En prison, on ne gère rien, on redevient un gosse dont l’administration pénitentiaire est tuteur légal à 100 %. » De nouveau, il est « balluchonné » à travers la France. Fresnes, les Baumettes, la Santé… Partout les mêmes injustices : « Chaque jour, la loi envers les détenus est transgressée. »

Les gens sortent de prison plus dangereux qu’ils n’y sont entrés. 


Il décide de monter l’Association de défense des droits de l’homme intra-muros (Adim). Considéré comme un agitateur, il connaît le pire : dix-huit mois dans le quartier de haute sécurité de Clairvaux. « L’isolement pur, se remémore-t-il. Un tombeau. Au bout de dix-huit mois, je ne savais plus parler. » La force de caractère forgée pendant ces années sombres l’empêchera de sombrer.

Son combat : réinsérer les détenus

Il y a deux ans, Claude a retrouvé la vie libre. Libre ? « Je ne savais plus traverser un boulevard ni converser avec les gens. » Aujourd’hui, il travaille à plusieurs projets de réinsertion des détenus, avec cette conviction : une sortie non préparée conduit quasi inévitablement à la récidive. Aider ceux qui pourront bientôt quitter leur cellule à trouver un travail, un logement – une place dans la société, en somme – voilà son combat.

« Claude apporte son expérience de la psychologie des personnes détenues, de leurs craintes, leurs espoirs, leurs besoins, explique Jérôme Morillon, animateur prison de la délégation du Pas-de-Calais. Son aide est précieuse. » Belle revanche pour celui qu’en vingt-cinq ans de prison nul n’avait jamais appelé “monsieur”.

Marina Bellot
Crédits photos: ©Gaël Kerbaol/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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