Égypte : le président Morsi à l’épreuve de la rue

Publié le 29/06/2013
Egypte
 

Un an, jour pour jour, après son élection au suffrage universel direct, le président égyptien fait face, dimanche 30 juin, à une gigantesque manifestation des forces d’opposition. Bernard Flichy, du département Moyen-Orient - Nord de l’Afrique au Secours Catholique, nous livre son analyse.

Selon le quotidien saoudien établi à Londres, Asharq Al-Awsat, du 22 juin dernier, personne ne sait ce qui se passera, pendant et après la journée du 30 juin prochain en Égypte. Ce jour marquera l’anniversaire de l’investiture de Mohamed Morsi comme président de la République. C’est aussi la date choisie par le mouvement Tamarod (rébellion en arabe) pour descendre dans la rue et réclamer son départ.

Mohamed Morsi avait réuni, en juin 2012, 13,2 millions de voix sur son nom. L’ambition de Tamarod était de réunir 15 millions de signatures appelant à son départ. L’objectif était déjà atteint la semaine dernière. Personne ne sait comment le pouvoir en place réagira. Mais, comme le rappelle Asharq Al-Awsat, est-ce la bonne question à poser ? Ne serait-ce pas plutôt de savoir ce qu’il faudrait faire pour sortir du chaos dans lequel l’Égypte s’enfonce petit à petit ?

Pas plus le mouvement Tamarod que le Front de salut national, qui regroupe les principaux partis de l’opposition, n’ont de programmes précis à proposer pour résoudre les nombreux problèmes auxquels l’Égypte de l’après-Moubarak doit faire face.

Chrétiens et chiites, des citoyens discriminés

Même si la démocratie a été établie, elle reste encore imparfaite. Le communautarisme religieux fait des membres des communautés religieuses minoritaires, chrétiennes ou chiites, des citoyens discriminés. Le facteur religieux prend trop souvent le pas sur la citoyenneté, comme le montre la « frèrisation » de plus en plus visible que les Frères musulmans cherchent à imposer au pays. C’est une instrumentalisation de l’islam. N’oublions pas que cette dernière est une religion [1] et que les Frères musulmans ne sont qu’une idéologie.

Mais les plus graves problèmes auxquels le pouvoir est, et sera confronté, relèvent des domaines économiques et sociaux. L’État et le pays sont dans une situation économique qui s’aggrave de mois en mois. Inflation, dévaluation, déficit budgétaire, fuite des investisseurs, pénurie et coupures d’énergie, mécontentement des travailleurs qui ont organisé plus de 2 000 grèves en un an… la liste est longue et non exhaustive. La pauvreté et la misère augmentent. La jeunesse, qui constitue près de la moitié de la population, ne trouve pas de travail.

Trop souvent persécutés

Enfin, l’État est de plus en plus faible. Certaines de ses décisions, prises hâtivement, sont annulées dès que les protestations deviennent trop fortes. Il y aurait eu, en un an, plus de 10 000 manifestations ! Les plus hautes autorités judiciaires sont en révolte ouverte contre le pouvoir politique…

Il est vrai que les Frères musulmans ont été écartés du champ politique depuis leur création, il y a quatre-vingts ans. Ils ont toujours vécu dans la clandestinité et ont trop souvent été persécutés. Ce n’est pas nécessairement la meilleure préparation à l’exercice d’un pouvoir démocratique.

Que fera l’armée, écartée du pouvoir en août 2012, en cas de troubles graves ? Le ministre de la Défense, le général Abdelfattah Sissi, « a appelé les forces politiques à se réconcilier », selon le journal Ahram Online du 23 juin 2013. Il souligne la responsabilité des forces armées qui les oblige à intervenir pour éviter la guerre civile et l’effondrement de l’État.

Accéder à une vraie citoyenneté

Il existe cependant un signe d’espoir. Le grand imam de l’université Al-Azhar, la plus importante instance sunnite, vient de rappeler qu’il n’était pas possible de déclarer « infidèles » qui que ce soit, chrétiens ou musulmans, pour des raisons strictement politiques.

À la différence de ce qui s’est passé lors de la chute de Moubarak en janvier 2011, époque où ils soutenaient plus ou moins le pouvoir en place, le grand imam, Mohamed Tayeb, et le nouveau pape copte, Tawadros II, n’ont donné aucune consigne quant à la participation aux manifestations.

 

Notes:

[1] Dans la déclaration Nostra aetate du concile Vatican II en 1965 il est écrit que « l’Église regarde aussi avec estime les musulmans », et le texte exhorte chrétiens et musulmans à collaborer pour le bien de toute l’humanité. Le concile ajoute aussi que « les musulmans adorent avec nous, les chrétiens, le Dieu unique et miséricordieux. » Déclaration Lumen gentium.

Bernard Flichy
© Jonathan Rashad/Secours Catholique
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