Exclusion : les personnes en difficulté, actrices de leur avenir

Publié le 02/05/2013
Morlaix
 

Peu de lieux permettent aux personnes en situation de précarité de donner leur avis sur les politiques de lutte contre l’exclusion. Pourtant elles sont les premières concernées, comme le montre Bernadette Silliau qui participe à deux instances pionnières en la matière.

Ce jeudi matin, Bernadette Silliau court dans les rues de Paris. Il est 8 h 10, elle s’arrête devant le plan du métro : cette habitante de Guimaëc, un village près de Morlaix, a beau venir régulièrement dans la capitale ces derniers mois, elle vérifie son trajet deux fois plutôt qu’une. Elle ne veut pas être en retard : elle se rend à une journée de travail du Conseil consultatif des personnes accueillies ou accompagnées (CCPA). Elle en est membre élu depuis juin dernier.

« Dans ce conseil, composé aux deux tiers de personnes comme moi, le reste étant des travailleurs sociaux ou des directeurs de centres d’hébergement, nous réfléchissons ensemble aux politiques de logement pour les gens en situation de précarité », explique Bernadette. Instance interassociative, le CCPA a été créé en 2010 par la Fondation de l’Armée du Salut (FAS), rejointe depuis par le réseau régional de la Fnars, collectif dont le Secours Catholique est membre.

« Je voulais me rendre utile »

« Nous nous retrouvons une fois tous les deux mois, tous ensemble, mais nous avons de nombreuses journées de travail par ailleurs, poursuit Bernadette, âgée de 52 ans. Il faut préparer les réunions, mais aussi répondre aux invitations que nous recevons. » Récemment, cela l’a amenée à rencontrer Alain Régnier, délégué interministériel à l’hébergement et à l’accès au logement. « Nous témoignons de nos réalités, de nos situations », relate-t-elle.

Bernadette Silliau s’est engagée au sein du Conseil consultatif après sa rencontre avec une association. « En 2009, j’étais menacée d’expulsion à la suite d’un licenciement. J’avais des problèmes financiers et l’Association pour le soutien aux adultes en difficulté [Asad, membre de la Fnars] m’a aidée à garder mon logement. » Au fil des rendez-vous avec les bénévoles, certains lui parlent de l’antenne régionale du CCPA. « J’étais au chômage, je n’arrivais pas à retrouver un travail et je voulais me rendre utile. J’y suis allée et je ne me suis plus arrêtée », ajoute-t-elle en esquissant un sourire.

Au bout de quelques mois de réunions près de chez elle, elle se rend aux rencontres nationales du Conseil, à Paris. Ce dernier élit des représentants une fois par an. « J’avais envie d’être au cœur des débats de manière plus active. »

Le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale

À cette époque, Bernadette Silliau a parallèlement accepté un mandat de la part de la Fnars Bretagne pour participer au Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE). En avril 2012, ce lieu de réflexion rattaché au gouvernement a en effet choisi de créer un « collège expérimental » : huit associations ou fédérations devaient proposer deux personnes en situation de précarité pour qu’elles se réunissent en collège. Objectif : intensifier la participation de ces personnes et prendre en compte leur parole dans les travaux que le CNLE publie et les avis qu’il donne au gouvernement.

« J’ai toujours eu envie de m’investir pour les autres et là, on m’a parlé de cette possibilité de faire entendre la parole des gens qui ont vécu des expériences similaires à la mienne, de faire des propositions, se souvient Bernadette Silliau. Au début, je me suis dit que je ne serais pas à la hauteur, je n’avais jamais fait cela avant… »

La demande est différente de celle du CCPA : « Chaque mois, nous nous retrouvons avec un ordre du jour autour de l’actualité. On nous demande notre avis sur une mesure, sur une proposition de politique publique. Nous en discutons avant en réunion préparatoire, en échangeant nos expériences, en déterminant si l’on a vu fonctionner avec succès ou non cette mesure. »

Puis il y a eu la grande Conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale préparée par le CNLE, les 10 et 11 décembre derniers. À cette évocation, les yeux de Bernadette Silliau se mettent à briller : « Lors des échanges, l’animatrice terminait toujours en me demandant si j’avais quelque chose à ajouter. J’essayais de montrer que ce sont des vies qui se jouent derrière les idées. »

« Entendre les réalités qui se cachent derrière les politiques publiques »

Marquée par un drame dans sa propre enfance, Bernadette Silliau s’était investie dans le groupe de travail « Enfance fragilisée et famille vulnérable ». « Nous avons débattu de l’importance de l’alliance entre parents, enfants et professeurs pour le bien de l’enfant, des allocations familiales aussi, des familles dont les enfants ont des problèmes… Je me suis sentie écoutée, utile. »

Aujourd’hui, Bernadette Silliau sait que ces expériences lui permettent de retrouver sa dignité malmenée. « Il y a des événements dans ma vie que je n’ai pas encore digérés, confie-t-elle. Dans ces réunions, je me découvre. Parler en public est une vraie victoire pour la petite fille bègue que j’étais. Après avoir organisé une rencontre du CCPA avec Cécile Duflot et l’avoir animée, je sais que je suis capable de le faire. Et puis je fais avancer les choses. »

Mais elle sait aussi qu’elle en veut plus. Plus de temps pour son mandat au CNLE : « Les membres des autres collèges ont un mandat de trois ans et nous, comme c’est une initiative expérimentale, nous n’avons qu’un an pour l’instant. Il n’y a pas de raison que nous n’ayons pas le même traitement que les autres. » Plus de budget pour travailler sur d’autres sujets que le logement au sein du CCPA : « Nous en avons fait la demande. Les difficultés d’une personne ne dépendent pas d’un seul domaine, tout est lié. »

Son engagement a eu un impact sur sa vision de l’avenir avec, pourquoi pas, une reconversion professionnelle : « J’aimerais bien m’engager dans une association, être animatrice peut-être… » Une chose est sûre, elle a compris que « les dirigeants ont besoin d’entendre les réalités qui se cachent derrière les politiques qu’ils veulent mettre en place : notre parole doit compter. »

Sophie Lebrun
© Gaël Kerbaol/Secours Catholique
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