Gaspillage : « Il faut aussi réfléchir à un accès à l’alimentation digne et respectueux pour tous »

Publié le 15/04/2015
France
Gaspillage : « Il faut aussi réfléchir à un accès à l’alimentation digne et respectueux  pour tous »
 

Mardi 14 avril, le député socialiste de la Mayenne et ex-ministre de l’Agroalimentaire, Guillaume Garot, a rendu, au gouvernement, un rapport sur le gaspillage alimentaire. Décryptage avec Claude Bobey, en charge au Secours Catholique des thématiques de l’alimentation et de l’entraide.

Le député et ex-ministre de l’Agroalimentaire, Guillaume Garot, a rendu mardi 14 avril, aux ministres de l’Écologie, Ségolène Royal, et de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, ses propositions sur la lutte contre le gaspillage alimentaire. Pourquoi ce rapport, maintenant ?

En fait, cette thématique fait partie de l’agenda politique depuis le Pacte national de lutte contre le gaspillage alimentaire de 2013. Depuis récemment, une pétition relaie une proposition de loi qui prévoit « d’imposer aux supermarchés de donner, soir après soir, tous leurs invendus à l’association de leur choix. Cette loi devra concerner tous les supermarchés et pas seulement les hypermarchés de plus de 1000 m2. » L’élu à l’origine de cette proposition de loi pratique déjà cette action à Courbevoie. Une récente dépêche AFP fait d’ailleurs mention de l’action et rapporte une parole éclairante : « “C’est humiliant mais c’est très bien, plutôt que de jeter”, dit Odette, une dame sans le sou de 84 ans. »

Et vous, qu’en pensez-vous ?

L’idée est généreuse et répond au constat que le gaspillage alimentaire en France est inacceptable. La campagne "anti-gaspi" 2014 donne des chiffres sur les effets budgétaire du gaspillage : « Pour un foyer de 4 personnes, 20 à 30 kilos/an de produits alimentaires consommables sont jetés, dont 7 kilos de nourriture encore emballée, ce qui représente un budget de plus de 400€ !... C’est la poubelle qui est contente ! »

Alors que la France compte plus de 8 millions de personnes en situation de pauvreté et 12,2 % de la population en situation d’insécurité alimentaire, comment l’accepter ?

Donc il faut effectivement agir sur le gaspillage mais aussi sur les causes de ce gaspillage, et réfléchir à d’autres solutions pour le respect de la dignité de tous. Les personnes en situation de pauvreté ne peuvent pas seulement ramasser les restes dans des circuits parallèles d’approvisionnement. Nous croyons que notre société est capable de mieux pour tous. Des exemples existent et sont probants d’un accès digne et respectueux à l’alimentation, ouvert à tous et non stigmatisant.

Comment agir sur les causes de ce gaspillage ?

D’abord en partant du principe que la chaîne alimentaire ne peut se limiter à notre fourchette mais doit remonter à la fourche. C’est bien la production, la distribution et la consommation, l’ensemble de la chaîne alimentaire qui doit être observé. Parmi les causes, on trouve, dès la production, les critères cosmétiques. « L’essentiel (du gaspillage) se produisant dans les fermes. A cause des critères cosmétiques imposés par les supermarchés – des fruits ni trop grands, ni trop petits, ni trop tordus…–, les agriculteurs jettent de 30 à 40% de leur récolte », explique ainsi le consultant britannique Tristam Stuart.

Il y a également un soucis de production nettement supérieure au besoin. Dans un récent article sur le site les Echos.fr, il nous est rappelé ceci : « Les données existantes montrent que plus de 3 500 kcal sont produites par jour et par personne, pour des besoins autour de 2 000-2 500 kcal. »

Un travail avec les industries agro-alimentaires devrait s’engager pour évaluer ce fait aberrant mais non pris en compte par les politiques actuelles de lutte contre le gaspillage. Un travail sur les politiques agricoles doit aussi être mené au niveau français et européen pour analyser les causes et pas seulement les effets de ce gaspillage.

Enfin, il y a l’impact des règles relatives à l’hygiène et à la sécurité sanitaire. Nous pouvons nommer ici toute la problématique des étiquetages, des dates limites (DLC et DDM). Une étude récente de l’association UFC-Que Choisir met en lumière les motivations pas toujours sanitaires de la fixation de ces dates mais plus lucratives.

Si nous saluons dans le rapport sur le gaspillage, cette prise en compte de l’ensemble de la chaîne alimentaire, en revanche, certaines mesures pourraient aller plus loin comme celles, justement, sur les dates limites et sur le calibrage. Nous restons sur notre faim quant à la remise en cause d’une production qui dépasse les besoins.

Quelles sont les solutions possibles pour un accès digne et respectueux à l’alimentation, ouvert à tous et non stigmatisant ?

Parmi les exemples évoqués plus haut, je pense à une épicerie ouverte à tous sur un quartier de Bordeaux et des projets similaires en Isère et dans les Hauts-de-Seine, un étal solidaire pour l’accès à des fruits et légumes à bas coût à Rennes ou les projets de paniers solidaires initiés par les jardins de Cocagne partout en France, les Amap solidaires, l’ouverture de lieux équipés pour cuisiner ensemble… Ces initiatives innovantes permettent à tous, que nous vivions ou non des situations de pauvreté de se nourrir et de s’engager contre le gaspillage alimentaire.

Donner aux personnes en situation de pauvreté et d’exclusion ce que la société gaspille et rejette est un signal très négatif qui leur est adressé. Nous croyons que la France et les français sont plus ambitieux que cela.

Le Pape François devant la FAO plaidait pour l’affamé : « Tandis qu’on parle de nouveaux droits, l’affamé est au coin de la rue à demander d’être inclus dans la société et d’avoir le pain quotidien. C’est la dignité qu’il demande, non l’aumône. »

Benjamin Sèze
Crédits photos : © Lionel Charrier - M.Y.O.P. / Secours Catholique
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