Jean-Jacques Pérennes : « Les Égyptiens ont pris le goût de la politique »

Publié le 17/09/2013
Egypte
 

Le directeur de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire (Idéo), a été témoin des deux “révolutions” qui ont ébranlé l’Égypte depuis février 2011. Répondant à l’invitation du Secours Catholique, partenaire de l’Institut, Jean-Jacques Pérennes a livré ses impressions sur la situation du pays dans lequel il vit depuis 14 ans.

Certains Égyptiens ont été agacés par l’expression “coup d’État” utilisée par les Occidentaux lors du renversement de Mohammed Morsi, premier président égyptien élu démocratiquement. Réfutez-vous cette expression ?

La destitution du président Morsi est l’aboutissement d’un an de dérives devenues insupportables pour les Égyptiens. Pendant un an, les citoyens ont subi la pression d’une idéologie religieuse alors qu’ils attendaient des solutions à leurs problèmes quotidiens. À la grande surprise de tous, les Frères musulmans ne se sont même pas vraiment occupés des pauvres alors qu’ils étaient crédités d’un grand sens social ! Ils se sont révélés incompétents et, de plus, sectaires. À présent, les masques sont tombés, les objectifs réels de la confrérie sont plus clairs.

Les Égyptiens ont massivement choisi de mettre fin à l’expérience islamiste (on parle de 17 millions de personnes – je n’avais jamais vu autant de monde dans les rues, même en janvier et février 2011). Si on veut parler de “coup d’État”, c’est d’un coup d’État populaire qu’il s’agit, avant d’être un coup d’état militaire. L’armée a été le bras exécutif de cette volonté populaire.

Au fond, la majorité des Égyptiens refusent une approche confessionnelle de la politique et lui préfèrent une approche citoyenne. Ils veulent être des citoyens respectés dans leurs libertés, qui peuvent voter et dont le vote est respecté. Être chrétien ou musulman, cela devrait venir après. Avec les Frères musulmans, au contraire, on s’installait dans une problématique confessionnelle, qui a fait tant de ravages dans des pays voisins comme la Syrie, le Liban et l’Irak.

Comment voyez-vous le proche avenir ?

L’Égypte a d’abord besoin de gouvernants qui soient compétents et honnêtes, qui respectent les institutions. Le défi d’aujourd’hui est de panser les blessures de l’épisode récent, à savoir la répression exercée par les Frères musulmans, mais aussi les violences contre les coptes (églises, écoles et magasins chrétiens incendiés).

Ensuite, de remettre en place les institutions : une Constitution pluraliste. La précédente a été passée en force au terme d’une assemblée constituante manipulée par les Frères musulmans qui n’ont laissé aucune place à un vrai débat. Une Constitution doit être un texte suffisamment large pour que toutes les sensibilités s’y retrouvent.

Les Égyptiens, depuis deux ans, ont pris le goût de la liberté et de la politique. Dans le bus, le métro, dans la rue, partout, on ne parle plus que de cela. C’est là un énorme acquis dans un pays qui sort de plus de quarante ans de régime militaire. Je suis assez confiant, tout en sachant qu’on aura encore des années de confusion et de souffrance. Si la transition réussit, l’Égypte aura inventé un modèle intéressant pour l’ensemble de la région.

Minoritaires, les coptes n’ont-ils pas du mal à faire entendre leur voix ? Existe-t-il un véritable dialogue entre coptes et musulmans ?

Le dialogue est difficile. Pour qu’il y ait un dialogue, il faut qu’il y ait des mots communs et on n’a pas de mots communs. D’autre part, chaque communauté est meurtrie par ce que j’appelle les blessures de l’Histoire. Et malheureusement, chaque époque en apporte une nouvelle tranche.

Plutôt que de parler de dialogue, mettons donc l’accent sur le “vivre-ensemble”. Là, le bilan est moins négatif. Les gens souvent vivent ensemble. C’est très clair au Caire où il y a des quartiers très mélangés. En Haute-Égypte, en revanche, il y a parfois des dominantes musulmanes ou chrétiennes et la situation y est plus tendue.

Mais l’Égypte a une longue tradition de vivre-ensemble. L’arrivée de l’Islam remonte à l’an 654. Certes, il y a eu des hauts et des bas, mais les gens disent volontiers : nous sommes tous des Égyptiens.

Les coptes sont en général éduqués. Depuis le XIXe siècle, les institutions chrétiennes, et notamment les religieuses, font un travail exceptionnel. Il y a, rien qu’au Caire, 47 000 enfants scolarisés dans les écoles catholiques. Le rayonnement des coptes, c’est d’abord la présence de gens éduqués qui ont surtout appris à vivre ensemble. C’est là, la merveille des écoles religieuses : apprendre aux petites filles et aux petits garçons d’Égypte à connaître l’autre.

C’est ce dont a besoin le pays : le goût de l’autre. Les coptes ont cela à apporter. Disciples de Jésus, ils sont capables d’une certaine générosité, de s’occuper des plus faibles et de pardonner.

Les coptes d’Égypte, même s’ils ne sont pas majoritaires, forment le groupe de chrétiens le plus important du Moyen-Orient. Et par leur vocation, ils peuvent jouer un rôle de guérison, de pont, de lien entre les communautés. Au lieu de seulement les plaindre, il faut les soutenir de manière avisée et généreuse.

 

Jacques Duffaut
© Jonathan Rashad/Secours Catholique
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
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