« La torture, principal problème des prisons russes »

Publié le 21/02/2013
Russie
 

Geneviève Colas, responsable du pôle Europe du Secours Catholique, s’est rendue en Russie en décembre dernier pour échanger avec les associations et les pouvoirs publics sur la thématique des droits de l’homme en prison.

Le gouvernement russe a lancé une réforme du système pénitentiaire qui s’étend jusqu’en 2020. Quelles avancées constatez-vous ?

Il y a une réelle volonté en Russie de réduire le nombre de détenus et de développer les peines alternatives comme l’« arrestation à domicile », les travaux d’intérêt général ou le bracelet électronique. Cela dit, bien que ces peines existent, leur application reste encore marginale et l’emprisonnement demeure massif.

Or au moins 30 % des anciens détenus récidivent, parce que le système est répressif et néglige la réinsertion. La sortie de prison n’est pas préparée. À la fin de leur peine, les gens se retrouvent à la rue, parfois à des dizaines d’heures de route de chez eux. À cause de cet éloignement géographique, les contacts familiaux n’ont souvent pas pu être maintenus pendant la détention, ce qui ne favorise pas la réinsertion… Quant à la justice pour mineurs, elle n’existe quasiment pas : les mineurs sont traités comme des adultes.

Réformer en profondeur le système pénitentiaire russe suppose d’agir sur de nombreux autres éléments. Le ministère de la Justice doit travailler en lien avec les ministères de l’Éducation et de la Santé.

Les prisons, appelées colonies, sont les héritières des camps du goulag. Pouvez-vous nous décrire ce système propre à la Russie ?

Les colonies sont des lieux où les détenus vivent constamment en collectivité. Ils dorment notamment dans des dortoirs où ils peuvent être jusqu’à quarante. Personne n’a la possibilité d’individualiser son lieu de vie. Dans la prison de femmes d’Orel où nous nous sommes rendus, rien ne permet par exemple de mettre une photo ou un objet personnel… Toutefois, grâce au travail effectué depuis dix ans par les ONG et le Conseil de l’Europe, on prend progressivement conscience qu’il n’est pas normal que les détenus ne disposent que de 4 m² chacun, c’est-à-dire deux fois moins que ce que préconise l’Union européenne. Quand on voit les grands espaces russes, on a d’autant plus de mal à comprendre…

En 1996, le Conseil de l’Europe avait qualifié les prisons russes d’inhumaines. Aujourd’hui, il semble que la torture reste largement répandue…

La violence sur les détenus reste en effet le principal problème des prisons russes. Lors de notre mission, nous avons visité la prison pour femmes et mineurs d’Orel, où un projet de médiation a été mis en place avec le soutien financier du Secours Catholique. L’idée est d’initier les détenus à la résolution des conflits, en leur permettant de jouer un rôle médiateur vis-à-vis des autres détenus et du personnel pénitentiaire. Ainsi le système des « petits chefs » – qui dictent leur loi dans les prisons russes – est amoindri, et cela améliore réellement la vie dans la prison.

Plus largement, il y a un réel souhait de la part de l’administration et des ministères concernés de faire changer les choses : les gens qui y travaillent ont voyagé et ont pu voir ce qui se faisait ailleurs. Cette nouvelle génération prend conscience que les droits de l’homme sont faits pour être vécus. Lors de notre mission en Russie, nous sommes partis avec une responsable du Contrôle général des prisons en France, qui a pu échanger avec plusieurs associations russes sur l’intérêt d’un contrôle indépendant, inexistant en Russie.

De même, pour montrer comment la justice des mineurs fonctionne en France, le Secours Catholique a fait venir des gens de l’administration pénitentiaire russe pour visiter des prisons pour mineurs, des centres d’éducations fermés et diverses structures d’accueil qui pourraient être adaptées à toute une partie des adolescents incarcérés en Russie. Ces échanges contribuent à ce qu’un vrai changement s’opère aujourd’hui au niveau des pouvoirs publics et de la société civile.

Marina Bellot
© Gaël Kerbaol/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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