Le déménagement : en route vers une prison déshumanisée

Publié le 12/02/2013
Le déménagement : en route vers une prison déshumanisée
 

« Tout le monde sent que ça ne va pas être évident… », soupire, inquiet, l’un des prisonniers. L’épreuve à laquelle se préparent les détenus, c’est leur transfert vers un nouveau centre pénitentiaire flambant neuf et ultra moderne.

Ils sont 450 à purger leur peine dans la prison Jacques-Cartier, au cœur de Rennes, dans un bâtiment carcéral typique du 19ème siècle. Une vieille prison à la française qu’un journaliste allemand qualifiait en 2009 de « dépotoir » : «  Le sol est aussi usé que la peinture rouge ou grise des lourdes portes. Des appareils de musculation s’entassent dans le recoin d’une salle sans charme, qui fait également office de cinéma et de salle de concert », écrivait-il alors.

Pourtant, aussi vétuste soit-elle, cette prison, les détenus l’ont apprivoisée jusqu’à s’y sentir aussi bien qu’il est possible de l’être derrière des barreaux. Certes, les cellules sont bien étroites pour deux personnes, et la cour jonchée de détritus de toutes sortes n’est pas des plus avenantes. Mais « ici, c’est la liberté, confie un prisonnier. On peut circuler d’un étage à un autre ». « C’est convivial, tout le monde se connaît », renchérit un autre. « On regrettera tous Jacques-Cartier », prophétise même un gardien.

Sur le papier, la nouvelle prison a pourtant des atouts non négligeables : cellules avec douches, écrans plats, terrain de foot synthétique... « C’est froid… Et ce couloir est terrible », commente un détenu en regardant les photos du nouveau centre pénitentiaire.

Solitude

Après des semaines d’appréhension, l’heure du déménagement a sonné : au petit matin, menottes aux pieds et sous escorte de policiers cagoulés, les détenus sont emmenés à Vezins-le-Coquet, en périphérie de Rennes.

Quelques semaines après l’installation dans ce nouvel univers immaculé, un mot est dans toutes les bouches : déshumanisation. Le nouvel établissement serait trop grand (690 places), le personnel pas assez nombreux, et surtout la circulation trop compliquée. Fini le bon vieux système de clés : ici, partout, ce sont des sas automatisés qui assurent la sécurité. « On perd 30 à 45 minutes par jour à attendre que les sas s’ouvrent », soupire un gardien.

Le sentiment d’isolement est décuplé : la plupart des détenus se sont perdus de vue et les gardiens n’ont plus une minute pour leur parler, les rassurer, les écouter. C’est dans leurs nouvelles cellules totalement insonorisées que les prisonniers passent le plus clair de leurs journées. A la fenêtre, des caillebotis aux minuscules quadrillages brouillent la vue. Que regarder, de toute façon ? Grillages et barbelés constituent le seul horizon. « Avant on était dans la ville. On voyait ce qu’on avait perdu, mais au moins on n’était pas dans une zone industrielle », raconte un homme qui aimait regarder la ville, la vie, à travers les larges barreaux de Jacques-Cartier.

Industrialisation

« L’équipe de la prison est bien la même, c’est l’architecture qui change tout, a commenté la réalisatrice Catherine Rechard à l’issue de la projection. Par exemple, les gardiens sont devenus plus stricts sur l’entretien des cellules, puisque tout est neuf ».

Jean Caël, responsable du département Justice et Prison du Secours Catholique, a expliqué la délocalisation des prisons vers la périphérie des villes par la hausse du prix de l’immobilier et pointé les aberrations rencontrées par l’association. « A Nancy, un bénévole du Secours Catholique animait un atelier de sculpture sur bois, a-t-il raconté. Lors du déménagement dans une nouvelle prison, plus grande, il n’y avait paradoxalement plus la place pour cet atelier, parce que les espaces collectifs, considérés comme dangereux, avaient été réduits ».

« Il y a une industrialisation de la détention, a conclu Jean Caël, citant Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté. C’est comme cela que les architectes ont pensé la vie dans les nouvelles prisons : en considérant le prisonnier comme un flux carcéral à gérer ».

Marina Bellot

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