«Le migrant est le frère que nous avons à accueillir»

Publié le 15/01/2016
 

Le 17 janvier 2016, l'Église catholique célèbrait la 102ème Journée mondiale du migrant et du réfugié pour laquelle le Pape François a choisi comme thème de réflexion et de prière : « Migrants et réfugiés nous interpellent ! La réponse de l'Evangile de la miséricorde ».

Entretien avec Mgr Jaeger, évêque d'Arras,

dans le département du Pas-de-Calais.

Quel est le positionnement de l'Église catholique sur la question des personnes migrantes ?


Mgr Jaeger : La question des migrants est à replacer dans un cadre très large. On n'est pas migrant par hasard, il y a des circonstances qui expliquent que les personnes bougent. Cela peut être pour des raisons économiques ou climatiques. On peut comprendre que des personnes aillent chercher de quoi se nourrir, de quoi survivre dans des régions plus favorables.

Il y a également des raisons plus politiques. Certains régimes persécutent des catégories de personnes ou entretiennent des états de guerre. On comprend aussi que des personnes puissent partir chercher plus de sécurité et de liberté.

Il y aura toujours des raisons tout à fait fondées à des migrations. On ne pourra jamais s'enfermer à l'intérieur de frontières tout à fait étanches, c'est une idée utopique et d'ailleur peu souhaitable.

L'Église a toujours pris acte de cette réalité. Et nous nous rappelons qu'à l'origine de notre foi chrétienne, il y a eu des migrations. Moïse et avant lui Abraham ont bougé. Il y a toujours eu cette idée de mouvement avec des départs et des arrivées, et donc une capacité d'accueillir et de créer ensemble une communauté humaine. Et c'est vrai encore aujourd'hui.

Les clivages qui se sont accentués entre les peuples et les groupes de personnes, entre les pays riches et les pays pauvres, font que la notion de migration est de plus en plus connotée de manière négative. Plus on est riche, moins on a envie de partager. Et plus on s'est structuré dans une histoire et dans une culture, plus il est difficile d'accueillir les personnes dans leur différence.
 

Quelqu'un qui vient à notre rencontre, ce n'est pas simplement quelqu'un qui a une autre histoire, une autre culture, une autre nationalité... C'est un frère.


Mais l'Église réaffirmera toujours la nécessité de la rencontre des personnes différentes, comme une réalité fondamentale. Elle continuera d'affirmer que nous avons besoin de l'accueil des autres et de recréer avec eux des communautés et des réalités humaines qui soient adaptées aux exigences de notre temps.

Pour nous chrétiens, quelqu'un qui vient à notre rencontre, ou vers qui nous allons, ce n'est pas simplement quelqu'un qui a une autre histoire, une autre culture, une autre nationalité... C'est un frère.

Néanmoins, l'Église reconnaît que cet accueil n'est pas quelque chose de quasi-automatique dans l'esprit de nombreux chrétiens, que cela nécessite beaucoup de travail, beaucoup de réflexion et de déplacements intellectuels. Que cela nécessite aussi de développer des capacités d'accueillir dans de bonnes conditions.

 

Lire le message du Pape François pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié 2016

 

Cette journée du 17 janvier est placée sous le signe de la miséricorde. Quel lien peut-on faire entre la question des personnes migrantes et la notion de miséricorde ?


Si la miséricorde est entendue comme une sorte de débordement de l'amour de Dieu pour tout être humain, et comme une invitation à tous les membres de la famille humaine à vivre et à partager ce débordement, il y a un lien évident entre la miséricorde et la réalité des migrations.

Le migrant est souvent pour nous un étranger, quelqu'un qui "vient chez nous" bousculer - on l'entend beaucoup - nos habitudes, nos traditions, nos coutumes, notre art de vivre, notre façon de voir, de juger, notre culture... On peut donc comprendre que spontanément il y ait beaucoup de réserve à accueillir. Parce que, comme lorsqu'on accueille un nouveau membre dans une famille, à l'occasion d'un mariage par exemple, c'est toujours une sorte de remise en question.

Le faire avec le regard de Dieu lui-même, cela nous aide à dépasser les difficultés, les préjugés, à surmonter les obstacles. Se dire : "Cet homme ou cette femme qui arrive chez nous, ce n'est pas seulement celui ou celle qui va me déranger, mais c'est aussi le frère, la soeur que nous avons à accueillir et de qui nous avons à recevoir."

Quel est le message que vous portez auprès des fidèles dans le Pas-de-Calais ?


C'est un message dans plusieurs directions. Il y a d'abord ce que je répète souvent aux paroissiens du Pas-de-Calais quand je m'exprime à ce sujet : on peut penser que ces gens ont raison ou tort d'être là, toujours est-il que quand des êtres humains sont là, il faut les traiter comme tels, c'est à dire le plus humainement possible. "Tu es là. Et que tu ais raison ou tort, je fais en sorte que ta présence soit le mieux possible, et le plus humainement possible, prise en considération."

Il y a ensuite une considération d'ordre plus politique, et qui dépasse les simples Calaisiens : si l'Angleterre jouait le jeu des accords de Shengen, on n'en serait pas là.

Il y a enfin une troisème idée : on peut comprendre que pour les habitants de Calais, la situation actuelle soit la cause d'un certain nombre de préoccupations. Qu'ils assument un rôle qu'ils n'ont pas choisi, qu'ils doivent parfois subir simplement parce qu'ils sont les plus proches de l'Angleterre. L'État doit donc faire en sorte que cette présence ne soit pas trop lourde à porter pour les Calaisiens.
 

L'attention fraternelle l'emporte largement sur les récriminations.


Ceci étant dit, je suis tout de même émerveillé par tous les gestes de sollicitude, d'attention et de délicatesse envers les personnes migrantes, de la part d'habitants du Pas-de-Calais qui traversent parfois tout le département pour aller régulièrement leur porter une aide et une attention.

Des gestes qu'on finit par ne plus voir parce qu'ils sont entrés dans le quotidien, qui sont sans doute insuffisants par rapport aux besoins, mais qui sont bien réels. On entend beaucoup les récriminations de certains, mais il faut savoir que l'attention fraternelle l'emporte très largement sur ces récriminations.

Est-ce facile de porter un tel message ? Comment est-il reçu par les fidèles ?


Ce message n'est pas facile à porter, comme d'ailleurs tout le message de l'Évangile. Il n'y a aucune page de l'Évangile qui soit facile à vivre dans le concret, aucun enseignement du Christ qui soit accueilli de façon spontannée et naturelle.

Et donc cet accueil de l'étranger, du frère, qui n'est pas une lubie épiscopale, mais fait partie de l'enseignement du Christ, n'est pas une réalité facile. Et à mon avis, il le sera de moins en moins dans nos pays qu'on peut appeler "riches".
 

La pauvreté d'ici ne doit pas nous dispenser de nous intéresser à la pauvreté d'ailleurs.


Il y a des zones de pauvreté bien réelles dans nos pays. Et la tentation est de dire  : "Occupons nous de nos plus pauvres, de nos plus démunis." C'est vrai, mais la pauvreté d'ici ne doit pas nous dispenser de nous intéresser à la pauvreté d'ailleurs. Et ce pour un tas de raisons, outre celle de la fraternité évangélique.

On sait très bien qu'aujourd'hui nous ne pouvons plus vivre isolémment, sans circuler, sans bouger, sans aller et recevoir. Notre monde devient une unité tant sur le plan économique, que social et politique et il faut appréhender beaucoup de questions à l'échelle mondiale. Et il faut le faire sereinement, paisiblement et lucidement. C'est un message qui n'est pas facile à faire passer.

Benjamin Sèze
Crédits photos : DR ; ©Elodie Perriot / Secours Catholique
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