« Les retraités ont davantage besoin d’aider que d’être aidés ! »

Publié le 04/12/2013
France
 

Alors que les personnes âgées sont bien souvent reléguées en marge de la société, Jean-Louis Sanchez, fondateur de l’Observatoire national de l’action sociale (Odas), plaide pour leur redonner toute la place qu’elles méritent dans son livre La promesse de l’autre, véritable plaidoyer pour une société unie.

Les personnes âgées sont considérées en France comme inactives et donc, implicitement, inutiles. Est-ce particulièrement vrai chez nous ?

Oui dans la mesure où, en France, d’un seuil administratif, celui du passage à la retraite, nous avons fait une barrière des âges, une frontière entre actifs et inactifs. Or en considérant les seniors comme des personnes tout justes bonnes à nécessiter notre soutien, nous nous privons de cette richesse que représentent leurs connaissances, leur expérience, leur mémoire et leur recul, et qui, si elle n’est pas transmise, s’avère irrécouvrable.

La cohabitation des âges structure une société parce qu’elle fait la synthèse entre le passé et l’avenir, parce qu’elle témoigne de la permanence d’une dynamique de réciprocité, parce qu’elle forge l’identité collective. Dans cette perspective, les relations entre les générations sont déterminantes, car elles touchent aux modes de régulation de la cité. Vous admettrez d’ailleurs que l’usage courant du mot “retraite” ne peut qu’inciter à accepter cette mise à l’écart des plus anciens. Or dans une société dont un tiers de la population aura demain plus de soixante ans, il est absolument urgent de changer de paradigme : les retraités ont davantage besoin d’aider que d’être aidés. Plus que la place, c’est le rôle que nous leur réservons qui permettra de les sortir de l’idée d’improductivité dans laquelle nous avons pris l’habitude de les reléguer à tort ces dernières décennies.

Qu’ont à s’apporter les seniors et les plus jeunes ?

De part et d’autre des âges de la vie, on s’aperçoit d’une détresse liée à la perte de sens et de repères. Pour remédier à cette souffrance, il faut rétablir l’échange entre jeunes et plus anciens, en commençant par mettre fin à tout ce qui enferme les personnes dans leurs classes d’âge comme les foyers pour séniors, les conseils de jeunes, les clubs de troisième âge… Dès lors, l’intergénérationnel pourrait redevenir un des piliers de notre cohésion sociale, et y gagnerait même de nouvelles forces matérielles et spirituelles. Quelques pistes : en matière d’éducation, on pourrait, par la mobilisation des personnes âgées, accroître l’offre périscolaire des communes si utile à la socialisation des enfants ; dans le domaine de la protection de l’enfance, les systèmes de parrainage par des retraités pourraient être encouragés, avec le concours des services des départements ; dans le champ de l’insertion, le développement du tutorat de jeunes par des plus anciens pourrait permettre de mieux préparer l’entrée dans la vie active (orientation, recherche d’emploi, identification des réseaux…).

De nombreuses initiatives devraient inspirer nos politiques publiques : je pense notamment à cette formidable association L’Outil en main, qui a essaimé dans de nombreuses villes de France et qui favorise le transfert de savoirs entre des artisans bénévoles et des jeunes enfants. Partout où l’échange entre générations devient complémentaire, le jeune se trouve mieux guidé dans son avenir, en même temps que le senior se sent mieux considéré par la société. Mais ces initiatives sont désespérément méconnues et marginales. L’enjeu est qu’elles se diffusent partout pour rendre notre monde meilleur.

Quelle serait une réelle politique intergénérationnelle ?

Si l’on veut cesser d’entendre dénoncer l’égoïsme des aînés ou l’indifférence des jeunes, il faut pallier la défiance des générations par une meilleure compréhension des uns et des autres. Pour cela, l’intergénérationnel doit d’abord cesser d’être une multiplication d’actions ciblées pour devenir l’un des axes structurants du projet politique des collectivités, des institutions et des associations concernées.

Toutes les politiques publiques doivent concourir à ce changement de regard et de posture dans les relations intergénérationnelles. Cela nécessite de mettre fin à la prégnance du principe de précaution qui empêche le développement des initiatives aptes à créer du lien social. À l’instar de ce qui se passe au Québec, où le bénévolat n’est pas entravé par l’excès de normes, et où la créativité peut s’exprimer y compris dans le soutien à domicile des personnes fragilisées, par exemple. N’est-il pas surprenant que dans un pays où le droit est partout l’on n’hésite pas à lancer des expériences « risquées » telles que la délivrance de repas confectionnés par des bénévoles dans leurs propres domiciles ? Il est donc urgent que les pouvoirs publics et chacun d’entre nous cesse d’entretenir une culture de défiance et de repli. C’est un enjeu éthique, mais aussi de survie, car une société désunie est une société désarmée.

La promesse de l’autre, éditions Les liens qui libèrent (LLL), 17 euros.

marin
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